Recueils

Oiseaux et fleurs

Mathilde Soubeyran 1878 Librairie des Bibliophiles

Publié en 1878, Oiseaux et fleurs est le recueil d’une voix discrète, provinciale et profondément blessée. Mathilde Soubeyran y rassemble une poésie de l’intime, où les hirondelles, les fauvettes, les violettes et les pâquerettes ne sont jamais de simples ornements : ils deviennent les messagers d’une âme éprouvée, attentive aux départs, aux silences et aux fragilités du monde.

Les Hirondelles

Lorsque j'écoute la chanson
Si joyeuse des hirondelles,
Je pense à la belle saison
Qui met en nos cœurs des bruits d'ailes.

Mais les doux oiseaux que toujours
L'aurore de la vie assemble
N'attendent pas les mauvais jours
Afin de nous quitter ensemble.

Aujourd'hui l'un, l'autre demain,
Ils s'en vont, — et plus de tristesse,
Plus d'ombre, voilent le chemin,
Chaque fois que l'un d'eux nous laisse.

En vain nous voulons retenir
L'hôte aimé qui nous abandonne :
Il en est qu'il faut voir partir
Avant les premiers froids d'automne.

Et, bien que nous soyons distraits
Par les chants de ceux qui demeurent,
Nous entendons longtemps après
Des voix plaintives qui les pleurent.

Et nous disons : Tout est fini !
Chaque fugitive hirondelle
Emporte en s'éloignant du nid
Un peu de notre âme avec elle.

Parfois dans l'âme vide

Une hirondelle ne fait pas le printemps.

Parfois dans l'âme vide et sombre
Un frais bonheur s'épanouit,
Puis, aussi fugitif qu'une ombre,
Ce gai rayon s'évanouit.

De même, en la forêt muette,
On sent parfois monter dans l'air
Le parfum d'une violette
Qui se meurt au soleil d'hiver,

Mais l'âme, voyant que pour elle
N'est pas venu le doux printemps,
L'âme est pareille à l'hirondelle
Qui, de retour avant le temps,

Ne trouve point de fleur éclose,
Et, toujours prompte à s'attrister,
Anxieuse, surprise, n'ose,
N'ose ni voler ni chanter.

L'Hirondelle

Dès que s'ouvrent les fleurs d'automne,
Aux approches des premiers froids,
L'hirondelle nous abandonne,
L'hirondelle quitte nos toits.

Il faut à son aile, lassée
De nos plaines et du repos,
Il faut la grande traversée
De la mer et le bruit des flots.

Quand même l'on verrait éclore,
Aux jours d'hiver, les fleurs d'avril,
L'oiseau nous quitterait encore.
Rester serait pour lui l'exil.

Notre âme aussi, pauvre hirondelle,
Rêve d'un plus vaste horizon ;
Elle souffre et meurtrit son aile
Aux murs étroits de sa prison.

Qu'importe ? Un jour cette captive,
Libre du corps qui la retient,
Pourra retourner, fugitive,
Au ciel, dont elle se souvient.

En attendant, pauvre hirondelle,
L'âme rêve un autre horizon ;
Elle souffre et meurtrit son aile
Aux murs étroits de sa prison.

Neige d'avril

La bise souffle. — Sous le poids
De la neige le lilas plie,
Et le petit oiseau, sans voix,
Regarde avec mélancolie.

Comme elle semble grelotter
Et souffrir, la pauvre hirondelle !
« Hélas ! hélas ! dois-je rester ?
Ou faut-il partir ? se dit-elle,

Est-ce l'hiver en cet exil ?
Oh ! pourquoi me suis-je égarée ! »
Rassure-toi, neige d'avril
Ne saurait être de durée.

Serais-tu prête pour si peu
À refaire le long voyage ?
Reste, le ciel deviendra bleu,
La bise n'est que de passage.

Demain le gai soleil vainqueur
Réchauffera l'oiseau fidèle :
Je voudrais n'avoir dans le cœur
Rien que des chagrins d'hirondelle !

Saint-Geniès de Malgoirès, 15 avril 1876.

La Mort de l'hirondelle

Je voudrais n'avoir dans le cœur
Rien que des chagrins d'hirondelle !

Le printemps n'existe-t-il
Que de nom ? — À la fin d'avril
Le soleil est bien pâle encore !
Les lilas ont été tués,
Les petits oiseaux sont muets,
Les pervenches n'osent éclore.

L'hiver, pourtant, semblait fini :
« Quel bonheur de revoir mon nid ! »
Chantait l'hirondelle joyeuse ;
Le bonheur en deuil s'est changé,
Au mois d'avril il a neigé :
De froid est morte la chanteuse !

Et, dans le trou que j'ai creusé,
Sous le lilas j'ai déposé
De l'oiseau la dépouille frêle :
Hélas ! l'arbre refleurira,
Mais nul chaud rayon ne pourra
Rendre la vie à l'hirondelle !

Avril 1876.

Le Nid

C'est là que nous vivions. Pénètre,
Mon cœur, dans ce passé charmant.
VICTOR HUGO.

Je revois, ami, notre porte,
Qu'ombrageait un beau grenadier ;
Nous avions peu d'or, mais qu'importe,
Quand l'amour fleurit le sentier ?

Notre bonheur profond et chaste
Rayonnait comme le printemps ;
Est-il besoin de tant de faste
À des amoureux de vingt ans !

Le jardin tenait peu de place :
Quelques volubilis tremblants
Grimpaient et couvraient la terrasse ;
En mai nous avions des lis blancs.

Un soir d'avril, sur la poutrelle
Un charmant oiseau vint nicher ;
Nous dîmes : « C'est une hirondelle,
Oh ! n'allons pas l'effaroucher ! »

Près de sa compagne endormie,
Bien souvent le mâle chantait ;
Nous écoutions, l'âme ravie,
L'hymne qui vers le ciel montait.

Tu me disais : « Le bon Dieu donne
À ces oiseaux un doux trésor :
Quatre petits ! Et nous, mignonne,
Nous, notre nid est vide encor.

« Aurons-nous bientôt, ma charmante,
Un beau chérubin à l'œil noir ? »
Moi, je souriais, rougissante
De confusion et d'espoir !...

Et je rêvais des anges roses,
Des fillettes aux regards bleus.
Lorsque je rappelle ces choses,
Je sens des larmes dans mes yeux.

À Monsieur de C***

J'ai connu dans le voisinage
Des virtuoses que j'aimais :
C'était un humble et doux ménage
Qui ne m'importunait jamais.

Lorsque j'écoutais, soucieuse
(Il faut si peu pour m'attrister !),
Le père, d'une voix joyeuse,
À toute heure du jour chanter,

Je sentais sa gaîté naïve
Me gagner, et plus d'une fois
J'essayai de mêler, craintive,
À la voix de l'oiseau ma voix.

Le froid les a chassés : à peine
Si l'on entend près du buisson,
Ou sous les rameaux nus du chêne,
D'un rouge-gorge la chanson.

Et leur nid, dont toute allégresse
Avec les doux oiseaux a fui,
Me fait penser à la tristesse
Du cœur dépouillé comme lui !

Fauvette

L'aubépine parfume et pare le buisson.
Sous ses rameaux fleuris une fauvette chante.
Virtuose des bois, nous aimons ta chanson,
Cette chanson d'avril, si gaie et si touchante.

Cependant tu pourrais nous charmer plus encor.
Quand nos arbres perdront leur dernière parure,
Quand vers des cieux plus doux l'oiseau prendra l'essor,
Reste et chante pour nous, fauvette à la voix pure.

Rêveuse, as-tu, dis-moi, vu jamais s'entr'ouvrir
La fraîche fleur d'amour aux jours de la vieillesse ?
Si je restais, l'hiver, tu me verrais souffrir ;
Si je chantais, l'hiver, ce serait de tristesse.

Âme et oiseau

Ton chant, ô fauvette ! est parfois
Au chant de l'âme en tout semblable.
Serais-tu donc, oiseau des bois,
À l'âme humaine comparable ?

Non, car j'ai vu sous le baiser
Se rassurer l'âme craintive,
Et je n'ai pas vu s'apaiser
La pauvre chanteuse captive.

J'ai vu l'oiseau monter si haut
Qu'on eût dit un point dans l'espace ;
L'âme plane comme l'oiseau,
Mais son aile est plus vite lasse.

J'ai vu l'oiseau se contenter,
Pour logis, de son doux nid frêle ;
L'âme rêve de s'abriter
En une demeure éternelle.

Bonheur de l'âme, nid charmant,
Peuvent sombrer dans la tempête :
À l'heure de l'écroulement,
L'oiseau se plaint, l'âme est muette.

Si j'étais fauvette

Je sais bien, si j'étais fauvette,
Le logis que je choisirais :
Joyeuse, au jardin du poète,
Le printemps revenu, j'irais.

Sur le frais lilas qui s'incline
Sous le poids de sa floraison,
J'irais, d'une voix argentine,
Chanter ma naïve chanson.

Et très douces seraient les choses
Que ma chansonnette dirait,
Et, chassant les soucis moroses,
Mon ami, charmé, sourirait.

Puis, quand soufflerait la tempête
(Petit oiseau souffre parfois !),
Je dirais au rêveur : « Poète,
Ouvre à la chanteuse des bois ! »

Rouge-gorge

Notre âme aussi, pauvre hirondelle,
Rêve d'un plus vaste horizon ;
Elle souffre et meurtrit son aile
Aux murs étroits de sa prison.

Les arbres ont perdu leur dernière parure,
L'oiseau s'est envolé vers d'autres cieux plus doux ;
Du buisson dépouillé, pourtant, un frais murmure
S'élève : les oiseaux ne sont pas partis tous !

Mon cœur naguère encore enviait l'hirondelle ;
Il s'agitait, souffrait et se plaignait parfois ;
Mais aujourd'hui, charmé par ton chant pur et frêle,
Rouge-gorge mignon qui n'as point peur des froids,

De ses désirs d'hier mon cœur craintif s'étonne,
Et puis il rêve aussi, bornant son horizon,
De n'être comme toi, virtuose d'automne,
Qu'un petit rossignol de l'arrière-saison.

Il est des cœurs

Il est des cœurs qui sont des fleurs, — fleurs immortelles,
Dont jamais les parfums ne sauraient nous lasser ;
Mais avec ses chansons et ses battements d'ailes,
C'est au petit oiseau que ton cœur fait penser.

N'as-tu pas entendu, bien avant la fauvette,
Le roitelet qu'égale un rayon de soleil ?
À ce frêle chanteur, que si peu met en fête,
Il me semble toujours que ton cœur est pareil.

Oh ! pourtant, si je vois la frileuse hirondelle,
Qu'étonne un froid tardif, en son nid s'abriter
Et se taire, je sens que ton âme est, comme elle,
Un oiseau que bien peu suffit pour attrister.

Ton cœur me fait rêver de l'oiselet farouche
Qui, retenu captif, ne put s'apprivoiser,
Et qu'à peine j'osais presser contre ma bouche,
Tant il était craintif, même sous le baiser.

Stances au rossignol

Déjà les bruits du jour s'apaisent,
Les oiseaux suspendent leur vol,
Tous les chantres ailés se taisent
Pour l'écouter, ô rossignol !

Cependant, je connais, plus tendre,
Un chanteur dont l'hymne très-doux,
S'il t'était donné de l'entendre,
Rossignol, te rendrait jaloux.

Toi, chaque printemps te ramène,
Chaque automne te voit partir ;
Mais lui, je crois que l'âme humaine
Peut à son gré le retenir.

On dit même qu'il ne s'envole
Que lorsqu'au loin nous le chassons ;
Qu'aux jours mauvais il nous console
Et nous calme par ses chansons.

Vous dont parfois le cœur s'oublie,
Vide des rêves caressés,
À faire avec mélancolie
Le compte des bonheurs passés,

Dites-moi, les chants de tendresse
De l'amour pourraient-ils charmer
Votre cœur rempli de tristesse ?
Aux jours d'hiver peut-on aimer ?

L'Oiseau captif

Je tenais dans ma main, tendrement refermée,
Un oiseau prisonnier. — Le pauvre et doux captif,
Auquel je demandais sa chansonnette aimée,
S'agitait et poussait parfois un cri plaintif.

Et moi, n'osant presser ce corps mignon et frêle,
Je me disais : « Comment peut-il monter si haut ? »
Il me semblait aussi que j'enviais son aile ;
Mais pourquoi l'envier ? Notre cœur est oiseau !

Je ne veux plus jamais me permettre un murmure :
Aux jours d'avril, j'ai vu l'oiselet grelotter ;
Nous aussi, nous souffrons ; mais, plus belle et plus pure,
Aux heures de douleur notre âme peut chanter.

Je ne veux plus jamais l'écouter, ô tristesse !
Quand le rossignol meurt, hélas ! c'est sans retour ;
Et nous, après la mort, nous avons la promesse
D'aller plus haut renaître et revivre à l'amour.

Ô mon doux prisonnier ! quoi ! j'enviais ton aile !
Mais le cœur peut planer comme l'oiseau des cieux ;
Voit-on l'oiseau des cieux au baiser qui l'appelle
Comme le cœur s'offrir, frémissant et joyeux ?

La neige aux derniers jours d'avril

La neige aux derniers jours d'avril
A tué feuilles et fleurettes.
Le rossignol chantera-t-il ?
Tout se tait, pinsons et fauvettes.

Tout est muet. — De ce sureau
Où reste encor de la verdure,
N'est-ce point la voix d'un oiseau
Qui s'élève sereine et pure ?

Refleurissez, mignonnes fleurs ;
Petits chanteurs, battez de l'aile :
Voici venir des jours meilleurs.
Tu peux aimer, mon hirondelle !

Ô rossignol ! ton chant joyeux
Pour mon cœur est rempli de charmes,
Et pourtant il fait dans mes yeux,
Ton chant si doux, monter des larmes.

Noël

Les mages sont venus apporter leur offrande
Au beau petit Jésus, — de l'or et de l'encens.
Les bergers sont venus, mais si leur joie est grande,
Ils ne peuvent offrir de bien riches présents.

Qu'importe ? c'est au cœur que le bon Dieu regarde :
Or, devant ce berceau, le plus humble de tous,
Un pauvre chevrier s'avance et se hasarde
À jouer, pour l'enfant, de sa flûte un air doux.

Et l'enfant lui sourit. — Mais la flûte s'est tue,
Et voilà qu'un chant clair s'élève tout à coup.
Cette fois, n'est-ce pas la chansonnette émue
D'un virtuose ailé venu l'on ne sait d'où ?

Humble petit chanteur, dont la voix cadencée
À l'hymne du berger voudrait s'associer,
Ce n'est pas la chaleur — car la crèche est glacée —
Qui t'excite et te fait chanter à plein gosier.

Les anges radieux disent : « Paix sur la terre !
— Hosannah ! hosannah ! » gazouille l'oiselet.
Et tout comme il l'a fait pour le pâtre naguère,
L'enfant sourit au doux refrain du roitelet.

Saint-Geniès, décembre 1876.

Autrefois, lorsque avril

Ô gioventù, primavera della vita !
O primavera, gioventù dell'anno !

Autrefois, lorsque avril ramenait l'hirondelle,
Quand les premiers lilas commençaient à fleurir,
Mon cœur avec l'oiseau, joyeux, battait de l'aile,
Mon cœur comme la fleur aurait voulu s'ouvrir.

Non, je ne ressens pas cette joie expansive
Aujourd'hui quand revient le printemps radieux :
Car je sais aujourd'hui, plus tendre et moins naïve,
Qu'avril peut mettre aussi des larmes dans nos yeux.

Et, rêveuse, j'unis avec mélancolie
Aux bonheurs du présent les bonheurs du passé.
Parfois ne voit-on pas fleur fraîche et fleur pâlie
Jointes en un bouquet lentement amassé ?

Viola

Il est une chaste fleurette,
Emblème du cœur pur et doux,
Qui cache sa beauté discrète
Dans les coins ignorés de tous.

Sous la feuille qui la recouvre,
Au premier sourire de mai,
Comme une coupe frêle elle ouvre
Un calice tout embaumé.

Quand le papillon la lutine,
— Le papillon sait tout oser, —
On dirait que la fleur s'incline
Et frissonne sous ce baiser.

Elle choisit, elle préfère
Le silence, l'ombre des bois ;
Et, si vous la voyez se plaire
Le long de nos sentiers parfois,

Ce n'est pas qu'elle ambitionne
Le destin des roses, ses sœurs ;
C'est le bon Dieu qui nous la donne
Pour apaiser un peu nos cœurs.

Son parfum seul nous la dévoile.
Hélas ! qui n'a pas, en rêvant,
Dédaignant la fleur pour l'étoile,
Marché sur elle bien souvent ?

Telle âme est cette fleur blessée
Qui, martyre de sa candeur,
Aux pieds mêmes qui l'ont froissée
Exhale sa plus douce odeur.

Pâquerettes

Pareille à l'oiselet qui laisse
Tour à tour vers le ciel monter
Ses cris de joie ou de tristesse,
Mon âme se plaît à chanter.

Et l'on me dit : « Brise tes ailes,
Nul n'a souci de ta chanson ;
Il en est d'autres immortelles. »
— Jetez les yeux sur le gazon :

Voyez-vous la blanche fleurette
Tapissant tous nos verts sentiers ?
Ne fleuris pas, ô pâquerette !
Car nous te foulerons aux pieds.

Elle le sait ; — pourtant elle ose,
Humble toujours, toujours fleurir.
De nos fleurs la première éclose,
Elle est la dernière à mourir.

Tout se meurt

Tout se meurt. — Pourtant voyez-vous
Près de ce vieux mur qui l'abrite,
Rêveuse, blanche et l'air si doux,
Cette petite marguerite.

Des premiers froids, toujours mauvais,
On dirait bien qu'elle s'étonne.
Ma fleurette, si je pouvais
Te préserver des vents d'automne !

Si je pouvais, sans te froisser,
— Ne riez pas de ma folie, —
Contre mon cœur longtemps presser
Ta corolle toute pâlie !

Et longtemps écouter tout bas,
Ô mignonne ! ta voix me dire
Que l'hiver même sous nos pas
Peut faire éclore un doux sourire,

Que lorsque du dernier chanteur
S'envolera le chant de fête,
Nous pourrons voir en notre cœur
Rayonner une pâquerette !

Myosotis

Bien que la rose soit très belle,
Qu'elle ait le calice odorant,
Tu peux quelquefois devant elle,
Tu peux rester indifférent.

Crois-tu que la fleur qui rayonne,
De tes regards ait nul souci ?
J'en connais une plus mignonne,
Hélas ! et plus sensible aussi,

Une fleur qui me semble éclose
Pour le sourire ou le baiser ;
Et cependant ma bouche n'ose
Sur sa corolle se poser.

Que ta main jamais ne repousse
La fleurette qui s'offre à toi,
Dans sa beauté, rêveuse et douce,
Pauvre fleurette d'« Aimez-moi » !

Comme un oiseau

Comme un oiseau qu'un chasseur a blessé
Il vient mourir au nid, moi je persiste
Dans le présent à vivre du passé.
Cela me fait le bonheur un peu triste.

Ils dorment

Quand la lutte à peine est finie
Et que, les yeux à demi clos,
Des angoisses de l'agonie
Les morts entrent dans le repos,

Qu'ils sont beaux ! — En la première heure
Ils semblent vraiment reposer ;
À la bouche qui les effleure
Leur bouche offre un tiède baiser.

On dirait qu'en ouvrant son aile
L'âme fugitive a laissé
Sur son enveloppe mortelle
Tomber un regard apaisé.

Et nous, que navraient les souffrances,
La lutte du dernier soupir,
Aux consolantes espérances
Nous sentons notre âme s'ouvrir.

Mais plus tard, si la main déplace
Le suaire aux funèbres plis,
Oh ! comme notre cœur se glace
Devant ces visages pâlis !

Seigneur, tout notre être soupire
En voyant ces morts adorés !
Pardonnez à l'homme de dire :
« Le ciel est loin, la fosse est près ! »

Octobre 1878.

Le Berceau vide

C'est dans ce berceau qu'hier encore
Un enfant charmant s'ébattait ;
Cet ange n'a vu qu'une aurore,...
J'étais heureuse ; tout chantait !

Hélas ! sa frêle couche est vide,
Et le père, triste, est en deuil ;
Si je cherche d'un œil humide
Mon enfant, je vois un cercueil,

Maintenant que la source pleure,
Que sombre ou pur soit l'horizon,
Que m'importe ? le poids de l'heure
N'est pas moins lourd à la maison.

Mon cœur est vide d'espérance,
Je n'attends rien, je ne veux rien,
Laissez-moi pleurer ; ma souffrance
Est encore mon dernier bien.

Pourquoi me dites-vous : « Espère. »
Peut-on me rendre mon enfant ?
« Non ; mais tout passe, pauvre mère,
Tu peux oublier cet absent,

Un autre enfant prendra sa place,
Tu souriras au nouveau-né ;
Son berceau cachera la trace
De la tombe où dort son aîné. »

Respectez au moins ma tristesse,
Ne me déchirez pas le cœur...
Que le temps passe, mais me laisse
Ce souvenir de mon bonheur.

Ah ! bien souvent, lorsque je pense
Que mon doux René dort là-bas,
Qu'autour de lui tout est silence,
Que, si j'appelle, il n'entend pas,

Tout en moi se révolte, crie,
Et je sens plier ma raison ;
À la voix qui murmure : « Prie ! »
Je réponds : « Prier ! à quoi bon ?... »

J'entends toujours son dernier râle,
Ce triste et douloureux effort ;
Je revois mon enfant..., mais pâle,
Pâle comme le fit la mort !

Pourquoi le prendre, Dieu sévère,
Puisqu'au nid tu l'avais donné ?
Pourquoi l'enlever à sa mère,
Ce doux et charmant premier-né ?

Mais il était si beau, mon ange !
Ah ! mon cœur chantait triomphant !...
Mon Dieu ! mon Dieu ! comme tout change,
Et comme tout est décevant !!

Si beau !... Ses fraîches lèvres roses,
Ses petits pieds mignons et nus,
Ses yeux, qui disaient tant de choses,
Hélas ! que sont-ils devenus ?

Sur ce berceau...

Sur ce berceau quand tu te penches,
D'où te vient cet air soucieux ?
On croit voir s'ouvrir deux pervenches
Lorsque l'enfant ouvre les yeux.

Écoute... Ces pieds que tu n'oses
Qu'avec précaution baiser,
Ils voudront, ces mignons pieds roses,
Bientôt à terre se poser ;

Et cette bouchette, pareille
À la fraîche rose des bois,
Charmera bientôt ton oreille,
Ô mère ! par sa douce voix.

Sur ce berceau quand tu te penches,
D'où te vient cet air soucieux ?
On croit voir s'ouvrir deux pervenches
Lorsque ton fils ouvre les yeux.

« Je revois un autre visage,
D'autres yeux pensifs que j'aimais...
Cher petit oiseau de passage,
Pourrais-je t'oublier jamais ? »

À Madame ***

Sur l'ormeau le nid se balance
Ou se cache dans le buisson,
Hélas ! hélas ! tout est silence
Et solitude en la maison.

Il fut un temps où, plus mignonne
Que la pervenche aux regards bleus,
Une enfant croissait belle et bonne,
Répandant la joie en ces lieux.

Elle était blonde et si charmante,
Doux chérubin frais et vermeil ;
Mais la fillette souriante,
Hélas ! dort du dernier sommeil.

Vous souvient-il, dites, érables,
De ce passé si triomphant ?
Et vous, grands arbres vénérables,
Vous souvenez-vous de l'enfant ?

Ah ! lorsqu'elle essayait, rieuse,
Ses premiers pas sur ce sentier,
Combien la mère était heureuse !
Qu'il était beau, le monde entier !

Le parc avait un air de fête,
La rose embaumait le buisson ;
Pour la voir passer, la fauvette
Oubliait sa vive chanson.

Et l'enfant, joyeuse et tremblante,
Poussant parfois un léger cri,
Près de sa mère rayonnante
Vite cherchait un sûr abri.

Pourquoi donc ces voix meurent-elles ?
Ces êtres, pourquoi les prends-tu,
Ô Dieu ? Ces voix donnent des ailes
Et nous font aimer la vertu.

Mais, Seigneur, les plus belles choses,
Et la lumière et les parfums,
Rendent-ils nos fronts moins moroses ?
Oh ! les boucles de cheveux bruns,

Oh ! les épaisses tresses blondes
De nos doux anges envolés !
Que me voulez-vous, voix profondes,
Et vous, murmures désolés ?

Sur l'ormeau le nid se balance
Ou se cache dans le buisson.
Hélas ! hélas ! tout est silence
Et solitude en la maison.

Aux mères

Pour les inondés de la Garonne

Quand votre enfant mourut, vous souvient-il, ô mère !
Que de l'agonisant nul ne put approcher ?
Vous voulûtes sur lui vous pencher la dernière,
Et son dernier regard, mère, vint vous chercher.

Vous voulûtes aussi, pour le repos suprême,
Vous seule, le parer. — Couché dans son berceau,
Ses cheveux lui faisant un charmant diadème,
Comme un ange endormi votre enfant était beau.

Dans ses petites mains, jointes sur sa poitrine,
Vous aviez mis des fleurs, — de ces fleurs qu'il aimait ;
Il avait dans la mort une paix si divine
Que, rien qu'en le voyant, la douleur se calmait.

Votre maison était silencieuse et vide,
Pareille au nid d'oiseaux que les oiseaux ont fui ;
Vous, près de votre enfant, l'œil fixé dans le vide,
Vous songiez : « Il faut donc que je vive sans lui ! »

Et quand on eut rendu sa dépouille à la terre,
Ô mère ! l'on vous vit longtemps vous désoler ;
Vous trouviez, disiez-vous, la coupe trop amère,
Et vous ne vouliez pas vous laisser consoler.

Du plus humble bonheur vous vous sentiez jalouse,
Vous qui pouviez vous plaindre et souffrir en repos ;
Mais aujourd'hui pensez aux femmes de Toulouse
Dont les petits enfants ont péri sous les flots.

Elles ont tout perdu dans ce désastre immense,
Et ne peuvent en paix pleurer leurs pauvres morts.
Donnez, — vous ne sauriez leur rendre l'espérance, —
Donnez pour adoucir les souffrances du corps.

Oui, pensez au tombeau que recouvre le lierre ;
Au nom de votre enfant, donnez, donnez aussi,
Peut-être pourrez-vous entendre la voix chère
De votre ange envolé dire : « Mère, merci ! »

Saint-Geniès, 8 juillet 1875.

À Jean Reboul

L'humble oiseau, d'une voix vibrante,
Dit à la brise ses secrets.
Comme lui le poète chante :
À peine écoutons-nous, distraits.

Pourtant, si l'âme du poète
S'épanouit en sa chanson,
L'indifférent même s'arrête,
Et son cœur bat à l'unisson.

Entre les pages immortelles
Que nous relisons très souvent,
Rayonne l'une des plus belles :
La page de l'Ange et l'Enfant.

L'Ange et l'Enfant ! Une âme humaine
Palpite dans ces vers si doux ;
Cependant on croirait sans peine
Qu'un ange les chanta pour nous.

Mais l'homme seul sait la tristesse
Que laisse le bonheur rêvé.
« Là, jamais entière allégresse. »
Ô Reboul ! tu l'as éprouvé.

De là ce beau chant, qui s'envole,
Mouillé de pleurs, mais triomphant,
Lorsque la mère se désole
Près du berceau de son enfant.

Ô Reboul ! c'est bien l'âme humaine
Qui palpite en tes vers si doux ;
Cependant on croirait sans peine
Qu'un ange les chanta pour nous.

1870—1871

J'étais une humble femme heureuse :
Comme l'alouette amoureuse
Au printemps chante dans son nid,
Je chantais sous mon toit béni.

Je te revois, ô ma chaumière,
Petite, blanche, — que le lierre,
Le jasmin, voilaient à demi !
Je vous revois, ô mon ami !...

Souvent, le soir, dans ma prière,
Je disais à Dieu : « Notre père,
Vous qui faites croître la fleur,
Préservez-nous de tout malheur.

« Que notre bel enfant grandisse,
Que notre beau pommier fleurisse,
Que nous ayons pour l'orphelin
Et pour le mendiant du pain. »

Oh ! j'étais une femme heureuse
Comme l'alouette amoureuse
Au printemps chante dans son nid,
Je chantais sous mon toit béni.

Un jour, la patrie immortelle,
Vaincue, hélas ! mais encor belle,
Jetant de suprêmes défis,
Au combat appela ses fils.

Mon mari partit. — Pour la France
Mon mari mourut. — En silence
Je pressai mon dernier trésor,
Mon bel enfant aux cheveux d'or.

Mais l'oiselet craint la tempête :
Sous cette bruyère muette
Dormez, dormez, ô mon trésor !
Dormez, mon ange aux cheveux d'or.

J'ai vu ma chaumière brûlée,
J'ai vu, j'ai vu notre vallée,
Si calme et si gaie autrefois,
Pleine de deuils, de sombres voix.

Que voulez-vous que je devienne ?
Plus rien, plus rien qui m'appartienne,
Ni cœur aimant, ni frêle abri...
Tout a péri ! tout a péri !

Mon Dieu, vous savez ma souffrance,
Vous savez que nulle espérance
Ne peut endormir ma douleur !...
Oh ! faites-moi mourir, Seigneur !

Aux jours d'avril

Je ne sais qu'adorer l'adorable victime
Qui pour nous recevoir a mis les bras en croix.
MICHEL-ANGE.

Aux jours d'avril, alors que tout chante et s'anime,
L'oiseau dans le buisson, la fleur au parfum doux,
Je repasse en mon cœur cette histoire sublime
Du Dieu qui nous aima jusqu'à mourir pour nous,

Et je me dis : Ainsi s'ouvraient les aubépines,
Ainsi l'on entendait de printanières voix,
Lorsque, portant encor la couronne d'épines,
Jésus agonisait sur une infâme croix.

Ô pauvre cœur, lassé des trompeuses tendresses,
Tu penses qu'ici-bas tout est faux, tout est vain !
Dis-moi, ne peux-tu pas oublier tes tristesses
Et répondre à l'appel de cet ami divin ?

À mon amie Marie P***

L'astre attire le lis.
V. HUGO.

Puisqu'il est vrai que toute voie
A plus d'épines que de fleurs,
Puisque nous avons dans la joie
Le sourire mêlé de pleurs ;

Oh ! puisqu'un voile de tristesse
Assombrit ainsi nos plaisirs,
Puisque même dans l'allégresse
Nos cœurs sont tous pleins de désirs,

Je voudrais être fiancée
À la mort ; dans mon beau printemps
Je voudrais m'endormir bercée
Par les rêves de mes vingt ans.

Pleure-t-on sur la fleur mi-close
Que l'on cueille dès le matin ?
Pleine encor de parfums, la rose
Tombe le soir sur le chemin.

Plus haut que la voûte étoilée,
Cachée à l'ombre des autels,
Il est une belle vallée
Où croissent des lis immortels.

Là, pareille à ces lis sans tache
Que nul souffle n'a pu flétrir,
Pendant qu'ici-bas, sans relâche,
Nous devons lutter et souffrir,

Revit la vierge fiancée
À la mort dans son beau printemps...
Je voudrais m'endormir bercée
Par les rêves de mes vingt ans.

Il faisait

Les amis ont vécu !
J. SOULARY.

Il faisait, bien qu'on fût aux jours froids de janvier,
Un soleil à fleurir les roses,
Lorsque je découvris le long de ce sentier
Quelques fleurs du printemps mi-closes.

Je n'osai les cueillir et me mis à genoux
Pour respirer ces violettes,
Je me sentais au cœur un bonheur aussi doux
Que le doux parfum des fleurettes.

Et quand, l'instant d'après, dans le buisson chanta
Un rouge-gorge mis en fête
Par ce beau jour d'hiver, ma bouche répéta
Le refrain de sa chansonnette.

Vous vîntes, — et voilà que dans vos yeux je lus
Le noir chagrin qui vous oppresse ;
Je ne vis plus les fleurs, l'oiseau ne chanta plus :
Je ne vis que votre tristesse.

Laure

Dans un sentier des bois, discrète solitude,
Pétrarque, un jour, lisait à Laure un doux sonnet ;
Et Laure l'écoutait, si chaste d'attitude
Que l'on eût dit un lis par la brise incliné.

Le poète, croyant à de l'indifférence,
D'une brusque manière annonça son départ.
Elle, pâle et levant son front, mais en silence,
Parut interroger son ami du regard.

Certes, rien n'eût valu l'aveu mélancolique
Des yeux au bord desquels des pleurs vinrent trembler ;
Mais ce fut un éclair ! — Laure, toujours pudique,
Ne laissa qu'un instant ses yeux divins parler.

Fleurette

Nous aimons l'aubépine blanche,
Les muguets à la fraîche odeur,
La marguerite qui se penche
Avec un air plein de candeur.

Mais de la fleurette inconnue,
Qui sans beauté s'épanouit,
Nous ne remarquons la venue
Que si son parfum la trahit,

Et pourtant le soleil abaisse,
Même sur les plus humbles fleurs,
Un doux regard qui les caresse,
Des rayons qui sèchent leurs pleurs.

Qu'importe, hélas ! nul ne fait fête
Au bouton, joyeux de s'ouvrir :
Ma muse est comme la fleurette,
La fleurette qu'on n'ose offrir.

Saint-Geniès (Gard), 1878.