Le Jardin des Dieux
Jeanne Dortzal 1908 E. Sansot & Cie
Recueil de jeunesse de Jeanne Dortzal (E. Sansot & Cie, Paris, 1908), orné d'une héliogravure d'après « La Méditation » de Dagnan-Bouveret. Il s'organise en quatre parties — Le Cantique de la Terre, Variations sur un même thème, la comédie en vers Sténio, et les Élégies — entre ferveur panthéiste, tableaux de nature et chagrins d'amour. Texte établi d'après le fac-similé BnF/Gallica (ark bpt6k19123913).
Le Retour
Salut, terre adorable et triste où je suis née ! Toi, dont le chant profond berça ma destinée ! Je veux, en gravissant ton sentier rude et fier, Saluer d'un regard tes grands bois et la mer ! Arbres, cyprès hautains qui bordez ces rivages, Vous qui semblez monter plus haut que les nuages, Salut ! car je retrouve en vos rameaux puissants Ce qui fit sangloter d'extase tout mon sang. Oui, je retrouve en vous, ineffable et profonde, La Voix qui dut bercer les hommes et le monde : Chant de gloire et d'amour, Voix que l'éternité Nous apporta jadis du grand Large enchanté Et qui, passant le soir sur les forêts désertes, Mêle tous nos soupirs au chœur des branches vertes. Tressaille sous mes pas, terre ardente et sacrée ! Soulève autour de moi ta poussière adorée Et que tes champs, tes monts, tes collines, tes bois, Gardent jalousement mon rêve d'autrefois. Tu peux sourire, ô Ciel, moi je m'incline et passe, Car mon rêve, ce soir, a frémi dans l'espace. Je sais que ma maison m'attend au fond des nuits, Merveilleuse, et gardant à l'ombre de son puits Mes oiseaux et mes fleurs, mes nids, toutes mes roses Et que je vais souffrir en revoyant ces choses ; Pourtant je marcherai bravement vers ton seuil, Ô demeure ! oui, je veux, malgré mes jours en deuil Sourire à chaque objet, caresser chaque pierre, M'enivrer du parfum qui monte de la terre, Accueillir tous ces riens qui résument mes jours, Et, n'ayant pour seul bien qu'un immortel amour, Attendre sans tristesse, à l'ombre de mes arbres, L'heure où je dormirai dans la blancheur des marbres.
Tableau du Soir
La nuit ouvre ses yeux Sur la campagne brune Et tord ses cheveux bleus Qu'argente un clair de lune. Le village s'endort. Les maisons, en cadence, Font grincer le ressort Du vieux volet qui danse... La rue, au fond du soir, Tremble comme une vieille, Car l'ombre va s'asseoir Dans la tour qui sommeille. L'eau morte des étangs Souffre et se coagule. Le bois, en cheveux blancs, Triste, se dissimule. Seul, au bord du chemin, Un mendiant sanglote, Tendant vers Dieu la main, Tendant vers Dieu sa hotte ! Et là-bas, tout là-bas, De sa chanson divine, La mer berce les gas Sur sa large poitrine !
Labours
La plaine immense étale au large ses labours ; Le soleil frappe en maître et fait rouge la terre ; Deux grands bœufs vont, tirant la charrue aux détours, Le laboureur poursuit sa route, solitaire. La pluie a grassement pétri tous les sillons ; Une odeur de blé mûr semble sourdre des graines ; Et là-bas, sous les cieux, comme des bataillons, Serrant leurs troncs noueux, s'alignent les grands frênes. Des charrettes de foin sommeillent au midi, La luzerne fauchée exhale un parfum d'ambre, L'air bleu qui la caresse en paraît attiédi... Comme il fait bon marcher ce matin de septembre ! J'ai songé que, semblable à la terre en sueur, Le temps devrait aussi labourer nos pensées ; Il resterait à peine une faible lueur De nos amours d'hier, de nos erreurs passées. Allons, debout, pauvre âme, et jette à l'avenir Le grain d'où sortira le germe de l'idée ! Crois-tu donc que ton cœur veuille se souvenir ? Dieu te pousse dans l'ombre, et ta lyre accordée Réclame d'autres airs que des miserere. Debout, dans le soleil, oriente ta vie ; Franchis, si tu le peux, l'infini d'un degré : À la table des Dieux, ce soir, je te convie !
Vivre des jours très doux
Je vais, s'il m'est possible, en peu de mots, décrire Mon rustique châlet au joli nom : Eva. Cette description pourra faire sourire, Mais comment résister quand la plume s'en va ? Je ne décrirai pas une à une les choses ; Chaque coin vous séduit par sa simplicité : De blanches mains de fée ont apporté des roses Pour parer cet Eden d'un éclair de beauté, Chaque fenêtre s'ouvre en rêvant sur l'espace, Et de quelque côté que s'arrêtent les yeux On aperçoit la mer, que l'horizon enlace, La mer, qui fait danser ses vagues sous les cieux. Ma maison se repose au bord de la falaise Et se baigne à toute heure en des flots de soleil. On pourrait s'adorer ici tout à son aise Et plonger son ennui dans un profond sommeil ; Vivre des jours très doux, légers comme un bruit d'ailes, Épeler l'infini dans un rire d'enfant ; Comprendre l'absolu des choses éternelles Et chasser de son cœur quelque amour étouffant. N'est-il pas vrai, chère âme ? et comprends-tu ce rêve D'oublier que l'on aime en adorant toujours ? Pour moi, soit que la nuit tout doucement s'achève Ou que de chauds rayons se glissent sur mes jours, Chaque instant me ramène au cœur de la Nature, J'interroge la plaine et j'écoute le vent : Tous ces pensers bientôt me serviront d'armure Et seront pour mon cœur comme un soleil levant !
Apaisement
C'est ici le pays du rêve et du silence ; On n'entend que le chant des oiseaux et des fleurs ; Le brin d'herbe joli mollement se balance. Les prés font éclater leurs riantes couleurs. Les grands arbres joyeux sont ivres de lumière ; L'ombre a dressé son temple au plus secret du bois : Le bonheur est venu s'asseoir dans ma chaumière Et m'a souri ce jour pour la première fois.
Aurore
Le soleil a doré la cime des grands arbres ; Dans le jardin profond s'éveille un chant d'oiseau ; Deux cygnes, lentement, dans la blancheur des marbres Glissent ; l'aurore éclate et diaphane l'eau. Élance-toi, mon âme, et va vers la lumière ! Prends tes ailes d'enfant, franchis l'espace bleu, Et vers le ciel, où monte, ainsi qu'une prière, Ton cœur, offre ton front à la pitié de Dieu. Regarde autour de toi : chaque arbre a son histoire, Le plus vieux est resté debout malgré les ans ; Des siècles ont passé dans sa longue mémoire. Ses branchages tordus font foi des ouragans ; Malgré tout il demeure, il frissonne, il verdoie, Tout au printemps divin qui lui semble éternel, Et qui pourtant, demain, emportera sa joie ! — Ô mon cœur, sois semblable et te crois immortel ! Mon cœur, que chaque jour tes racines profondes S'enfoncent dans le sol, en dépit des douleurs ! Le sablier fatal te marque les secondes ; Qu'importe ! tu pleurais ? Les larmes sont des fleurs, Elles tombent toujours sur la route où l'on aime ; Mais, va, leur chute encore est un enchantement. Garde ton idéal au front comme un baptême, Garde ton grand espoir au cœur, comme un serment !
Étoile fugitive
La nuit profonde et bleue au loin du monde rêve ; C'est l'heure où l'âme libre, en ses gaîtés d'enfant, S'élance vers le ciel, où l'air, moins étouffant, La fait participer au grand frisson des grèves ! Une chanson aimée au bord des lèvres monte, En grand concert le ciel accompagne ma voix. N'est-il pas question d'amour, comme autrefois, Dans tout ce que mon cœur aux étoiles raconte.
Attente
Comme il fait doux et chaud ce soir... Le jardin blanc dort sous la lune ; Un vieux massif bordé de noir Ferme ses fleurs avec rancune. La nuit se donne avec ferveur Aux choses tristes de la terre ; Le bourgeon s'entr'ouvre, rêveur ; L'instant s'imprègne de mystère. Il fait très doux ; je songe à Dieu ; Le jardin dort sous ma fenêtre ; Le soir est grand comme un adieu ; J'ai sangloté du fond de l'être.
Accalmie
La lune, en fin croissant, dans l'air bleu se balance ; Le soleil, dans les flots, vient de mourir là-bas ; Le paysage rêve en un profond silence : C'est l'heure appesantie au long des chemins las. On se sent devenir simple parmi ces choses ; La mer retient son souffle et les bêtes leurs cris, Cependant que notre âme, associée aux causes, A, sans aucun effort, gravement, tout compris. Les champs, fauchés d'hier, forment des taches grises ; Une lourde chaleur émane des foins blonds Et le cerveau soudain s'imprègne de ces brises D'où naîtra la splendeur de nos demains féconds ! La vieille église en pleurs fait résonner sa cloche ; Une chèvre attardée en douceur lui répond. Et, tandis que la nuit de plus en plus approche, Je cherche à rassembler mes pensers sous mon front.
Intérieur d'un Village au bord de la Mer
Le tout petit village aux fenêtres mal closes, Avec ses vieux volets, sa fontaine, ses roses, Sa rue au fond du soir, ses arbres, son clocher, Ses maisons où la joie a l'air de se cacher, L'air recueilli des vieux raccommodant leurs voiles, Les femmes en béguin, le front sous les étoiles, Disant leur chapelet d'érable avec ferveur, Tout cela prend un air si tendre et si rêveur. La grosse lampe verte, avec calme, promène Sous le toit vermoulu sa lueur incertaine ; Des papillons de nuit frissonnent alentour ; Le chat, près du berceau, ronronne avec amour ; Soudain l'horloge grince et l'heure qui s'éraille Fait trembler les objets pendus à la muraille. Ah ! comme il ferait bon attendre ici la Mort ! Regarder tendrement le petit qui s'endort, Fumer au coin du feu quand la femme tricote, Prêter l'oreille au vent qui s'engouffre et sanglote ; Voilà toute leur vie ! et n'ont-ils pas raison ? Pour moi, j'envie, hélas ! la petite maison Où l'on aime, où l'on meurt sans chercher autre chose Car à quoi bon, ô Dieu, chercher toujours ta cause ? Le bonheur n'est-il pas le plus divin secret ? Je n'emporterai donc qu'un immense regret, Celui de n'être pas aux pauvres gens semblable, Et, n'ayant pour tout bien que mon cœur misérable, Je m'en retournerai vers mes jours les plus las, Peut-être encor vers Toi qui ne comprendras pas. Yport.
Au Peintre de la Cène
Quatre siècles de gloire et la muraille croule ! L'œuvre à recommencer et toi pour l'accomplir. Ta foi superbe au cœur, tu passas dans la foule Et vis, des mains de Dieu, ta coupe se remplir. Tu contemplas, debout, fervemment, cette Cène Rendant grâce tout bas au profond Léonard De tout ce qu'en ton âme allait germer de peine Pour l'effort à tenter, chaque jour, dans ton art. En disciple fervent tu suivis chaque ligne, Cherchant le vrai, le beau dans les moindres contours ; À l'immortalité le siècle te désigne : L'aigle a franchi l'espace interdit aux vautours. Plane, plane toujours, car ton vol est sublime ! Ceux qui t'ont précédé te tracent le chemin, Penche-toi plus encor sur l'insondable abîme ; Dieu sera toujours là pour te tendre la main. Et puisqu'il a voulu que pérît cet ouvrage Que tu vins saluer à son dernier moment, Serait-ce pas pour l'Art quelque divin présage ? Serait-ce pas du ciel un avertissement ? Cette angoisse incessante, aiguillon du génie, Ces regards inquiets au plus profond de soi, N'est-ce pas pour l'artiste une lente agonie Qu'acceptent seuls les cœurs exaltés par la Foi ? Certes, s'il t'avait vu pâlir devant sa toile, Cherchant à deviner le grand secret de l'Art, N'eût-il pas soulevé pour toi le coin du voile Et murmuré tout bas : « Marche, il n'est pas trop tard ! « Marche ! la route est libre, et le ciel est propice, Mon signe est sur ton front ; ton œuvre, désormais, Se dressera, superbe et magique édifice, Sur lequel flottera mon étendard de paix ! »
L'Enfant
À Madame Georges Couteaux. Jeune fille, déjà, nous caressons en rêve Cet adorable espoir de la maternité ; Nous nous acheminons avec simplicité Vers ce but idéal ; cependant que, sans trêve, Offrant à nos regards sa native beauté, Plus d'un petit berceau, vers sa blancheur de cygne, Mystérieusement semble nous faire signe. De quel immense amour, parfois, tressaillons-nous, Lorsque nous endormons nos sœurs sur nos genoux ! Enfants, je vous bénis ! je vous salue ô mères, Qui bercez dans vos flancs leurs sublimes chimères. Vous, qui leur apprenez, et dès le premier jour, Le langage éternel et divin de l'amour. Ne sont-ce pas vos mots, murmurés en sourdine, Qui jettent dans leur âme une lueur divine ? Et n'est-ce pas aussi vos larmes, vos soupirs, Qui les font, dans vos bras, si souvent se blottir ? Ils comprennent bientôt vos plus subtiles peines, Car vos premiers chagrins sanglotent dans leurs veines Mais ce qui rend surtout leur amour si puissant, C'est que tous vos baisers ont passé dans leur sang ! Aussi, réclament-ils une tendresse folle, Que vous leur prodiguez avec une parole, En psalmodiant tout bas, ainsi qu'un chant sacré, Le nom, sept fois béni, de leur père adoré. Comme vous connaissez votre intime puissance, Mères, quand vous veillez sur leur intelligence. Avec quelle farouche et despotique ardeur Vous leur communiquez la foi de votre cœur ! Vous retrouvez en eux, sans vous en douter même, Votre premier amour dans toute sa splendeur ; Leurs baisers, chaque soir, vous font un diadème, Tout un passé divin monte de leur candeur. Fiers de vous obéir, de suivre votre trace, Vos fils feront toujours l'orgueil de notre race, Car leur âme a puisé dans l'amour maternel La pure notion du Devoir immortel ! L'Enfant ! En prononçant ces syllabes divines, Nous sentons que soudain frémit dans nos poitrines Le cœur mystérieux des siècles à venir ! L'Enfant ! foyer divin qui peut tout contenir : Hier tout le passé ; demain tout l'Avenir ! L'Enfant ! mot qui tressaille ainsi qu'un souvenir Et qui met sous nos fronts soucieux et moroses Un peu de la lumière éternelle des choses ; L'Enfant ! suprême don que nous firent les Dieux ! Hosanna de la chair ! Cantique merveilleux Que depuis vingt mille ans se répètent les cieux ! Qui frémit dans le soir, qui monte avec l'aurore, Qui va, répercutant dans l'espace sonore Les sublimes désirs de notre Humanité Et qui pousse à jamais son cri de liberté !
Ne m'as-tu pas dit ?
Des vers ! toujours des vers ! Quand on a le travers De toujours en écrire, Le mieux serait d'en rire ; Mais vous pleurez ! pourquoi ? — Je pense à toi. —
Mélodie
Il est des matins blancs, parfumés de verveine, De purs matins, joyeux, limpides et troublants Où le cœur, malgré nous, follement nous entraîne Vers le soleil, parmi la ronde du printemps. Il est des matins blancs parfumés de verveine. Il est des matins bleus jonchés de violettes ; Si nous allions rêver, dis-moi, mon jeune amour, Sous ces bois embaumés comme des cassolettes, Dont l'écho sait encor le mot du premier jour ? Il est des matins bleus jonchés de violettes.
Parfums
Mon cœur d'enfant était un paradis Rempli d'oiseaux et de choses jolies. Je me souviens des grands jours attiédis Qui m'inspiraient mes premières folies. Mon cœur de femme est un miroir terni Où jamais plus je ne verrai l'image De l'être en qui j'ai mis mon infini ; Mon pauvre cœur est un enfant bien sage.
Sous les Bambous
Le parc ensoleillé rend les oiseaux criards, La terre, en pleine sève, exhale un parfum d'ambre, Le printemps se revêt de somptueux brocarts Et dans son corset vert tout doucement se cambre. Regarde tout là-bas, en rameaux si légers, Le massif adorable et frais des orangers ; Serait-ce pas l'amour qui fit tristes et blanches Tous ces milliers de fleurs qui pendent à ces branches ? Le soleil s'est glissé dans l'ombre comme un fou Et met sur chaque feuille un éclat de bijou ; La gamme des couleurs éclate sous ma tempe : J'ai pour bien des hivers à rêver sous la lampe.
Réveil
Le soleil est venu frapper contre ma vitre : « — Allons, vite, debout, il faut me recevoir, « Laisse tes gros cahiers dormir sur ton pupitre, « Tu me retrouveras, là-bas, près du lavoir. » Alors, je suis partie en riant vers la plaine ; La campagne frileuse allongeait ses moissons ; D'énormes chardons bleus s'accrochaient à ma traîne Et mille insectes fous criaient dans les buissons. Des mots d'amour semblaient voler dans la clairière ; Je les ai tous redits dans un acte de foi, Lorsque soudain, parmi des vagues de lumière, Ton nom, comme un oiseau, s'est blotti contre moi. Ne souris pas, je t'aime, et c'est là mon excuse, Écoute bien plutôt tout ce qui m'arriva : Croyais-tu le soleil capable d'une ruse ? Je fus au rendez-vous ; lui, point ne s'y trouva... Le vieux malin s'était caché pour me surprendre, Et comme je pleurais près du petit lavoir, L'astre fou me cria : — « J'ai des rayons à vendre, Ouvre ton cœur, enfant, tu vas en recevoir. »
Battement d'ailes
Les soirs d'été si doux, voilés de crêpes bleus, Où le cœur vient mourir dans un battement d'ailes, Font les arbres légers comme de blonds cheveux Sur lesquels, en rêvant, flotteraient des dentelles. Le lac a revêtu ses tons de camaïeux Et reflète en son eau, du ciel, l'unique étoile... Regardons-nous, veux-tu, tout au fond de nos yeux Afin que notre amour hisse sa blanche voile. Ah ! laissons-nous bercer par le divin hasard... Quel bonheur de s'aimer au cœur même des choses, De jeter sur la vie un doux et long regard, De jeter sur la vie, à pleines mains, des roses !...
Nocturne
Il est minuit. La bonne odeur du bois fait frissonner les roses ; L'étoile luit ; Mon cœur a chaud ce soir ; sais-je pour quelles causes ? Tu peux venir, Je ne te dirai rien... je laisserai la chambre Se souvenir... Déjà roulent vers nous de longs effluves d'ambre. Trouves-tu pas Que l'ombre agit sur nous comme un puissant dictame ? On était las... Soudain la nuit vous berce et vous emporte l'âme ! Mais tu souris Mystérieusement, sans trop comprendre. Et t'attendris Car tu sais bien que tes baisers vont me reprendre... Je t'aime tant ! Donne tes yeux, sois grave, et donne-moi tes lèvres, Pour qu'en partant Je puisse encor crier ton nom parmi mes fièvres !
Déception
J'avais bien résolu ce soir, en vérité, De composer pour toi, sinon quelque chef-d'œuvre, Du moins, je te l'avoue avec sincérité, — Étant des grands rimeurs le très humble manœuvre — Quelques vers sur l'amour, sur la vie et sur rien. Or donc, je m'enfermai dans une pièce sombre, Commandant à mon cœur d'agir comme un vaurien, Et de me raconter, sans calculer le nombre, Ses crimes les plus noirs, ses larcins impunis ; Le drôle eut peur, sans doute, et garda le silence, Je crois que mes instants se fussent rembrunis Au souvenir précis de son indifférence : Je mis donc hors de cause, et pour cause, mon cœur. Mais si je revenais à ce qui m'intéresse ? Je voulais donc des vers pour endormir ma peur. Les vers, me direz-vous, se font dans la paresse ? Ma foi, c'est le moyen de reposer en paix, Lorsqu'on a supporté tout le jour, en silence, Ces sortes d'importuns qui pour vous font des frais, Et qui vont, grelottant dans leur indifférence ; Pauvres gens, si surpris qu'on ait pu rire au nez Des déclarations de leur sotte cervelle, Et qu'on ait franchement crié bien haut : assez ! Quand ils osaient parler de tendresse éternelle ! Faiseurs de songes creux, qui ne comprennent pas Qu'un peu de vérité vaut mieux que leurs sornettes, Et que plus de franchise eût dirigé leurs pas, Et fait d'eux des amants, non des marionnettes ! Mais oui, j'adore l'ombre, et l'espace et le vent ; J'aime la volupté que procure une larme ; Quand je la sens venir je m'élance au devant, Sachant bien, pour mon cœur, quel en sera le charme. J'aime ce petit coin triste et silencieux Où, par les soirs trop lourds, vient s'accouder mon rêve ; Je reste là pensive et regarde les cieux, Attendant qu'une étoile en mon âme se lève ! Mais où m'entraîne donc ce maudit balancier ? Pour peu que cela dure encore quelques minutes, Je crains de ne pouvoir arrêter mon coursier, Et de faire éclater en moi bien des disputes. Je voulais raconter, qu'ayant depuis longtemps Négligé d'aborder ma très charmante muse, — Ayant sans doute ailleurs perdu fort bien mon temps — J'avais imaginé cette petite ruse De préparer chez moi, pour elle, adroitement, Ces mille riens jolis qui font qu'une maîtresse, Bien que n'éprouvant pas la plus petite ivresse, Sans trop savoir pourquoi se donne à son amant. Bien que ce fût le soir et qu'en ma jeune tête Régnât le plus grand calme, un rêve me hantait : Celui de voir couchée au milieu de ma fête Cette indomptable muse au visage parfait, Cette idéale amante, au front rempli d'étoiles, Que l'on contemple presque avec étonnement, Tant la splendeur du ciel qui flotte dans ses voiles Laisse au fond de nos cœurs un éblouissement. Mais je n'ai rien prouvé de plus que tout à l'heure, Que t'en semble ma muse ? Oserais-tu nier Qu'il ne manquait que toi ce soir dans ma demeure, Et que mes vers sont bons à jeter au panier ? Pourquoi ? Mon Dieu, la chose est toute naturelle : Je t'avais invitée en excluant l'amour, Ne l'ayant pas jugé comme une bagatelle, Tu trouvas bon, ma foi, de me jouer le tour De manquer au banquet de mon indifférence ; D'aller ailleurs emplir ta coupe de nectar, Cependant que comptant les larmes du silence Je me laissais glisser au fond d'un cauchemar.
Réponse
Une lettre ? vraiment je ne sais pas écrire, À quoi bon, n'est-ce pas, me torturer en vain ? Je ne sais pas le grec, j'ai désappris le rire, Je n'ai pas même, hélas ! une âme d'écrivain... Je suis tout à fait bête ! en vérité, c'est maigre... Mais je sais être bête et comprendre les gens ; D'une discussion je sors parfois intègre, Bien que ne possédant pas l'ombre de bon sens. Il était une fois un fort méchant poète Qui s'avisa d'aimer à la façon des Dieux ; Peste ! c'est, de nos jours, une bien grande fête Que s'attabler ainsi largement sous les cieux ! Je ne vous dirai pas ce qu'il advint d'un rêve ; Je vous laisse penser tout ce que vous voudrez ; On pourrait discuter sur ce sujet, sans trêve ; Nous en reparlerons... lorsque vous reviendrez.
À Madame C***
Ma foi, madame, je vous hais ! La chose est bête, allez-vous dire ? Je tiens pourtant à vous maudire, N'en déplaise à tous vos laquais. Vous eussiez mérité, sans doute, Plus sévère punition Que cette malédiction ? Mais n'êtes-vous pas sur ma route ? Je n'aurais qu'à faire un seul pas Pour me venger ; oui, sur mon âme ! Le ferai-je ? Hélas ! non, madame, Dormez en paix, mon cœur est las. En vérité, je vous concède Ce doux pouvoir que j'ai sur Lui ; Profitez-en bien aujourd'hui, Puisqu'un bon démon me possède... Mais surtout n'oubliez jamais, — J'ai pris la peine de l'écrire, Prenez donc celle de me lire, — N'oubliez pas que je vous hais !
À une Mère
Toi qui fus ma bonne marraine ; Toi, malgré tout, en qui je crois, Lui parles-tu de l'Autrefois, Le soir, lorsqu'il a trop de peine ? Prends-tu son front sur tes genoux ? Le berces-tu contre ton âme ? Ah ! que j'envie, ô noble femme, Ton cœur maternel et si doux. Si doux, et pourtant bien sévère. Puisque, malgré ce dur exil, Tu maudis encor, paraît-il, Mon existence et sa misère. Mais que t'importe si je meurs, Si de toi me vient tant de peine, N'es-tu pas la bonne marraine Dont j'ai jadis baisé les pleurs ?...
Caprice
Quinze ans ! vous souriez ? mais oui, quinze ans à peine ! C'est une bonne aubaine Pour un être un peu fou... Le soir, à ses genoux, Je lis quelque poème ; Je ne sais si je l'aime, Mais ses lèvres, ses yeux, Font plus délicieux L'instant qui vient charmer ma peine.
Avais-je tort ?
Je me souviens, Tu souriais, câlin, à la fenêtre, Parmi les tiens, Pourquoi fus-je troublée au fond de l'être ? J'entrai, les yeux vers toi, j'étais si folle ! Tu pris ma main, Je demeurai pensive, sans parole, Ce fut divin... Après ? Je ne sais plus... j'ai pris des roses, J'ai pris ton cœur, Puis, je m'en suis allée avec ces choses, Comme un voleur. La nuit riait, croyant à ma fortune Assurément... N'avais-je pas volé plus que la lune En t'emportant ? Une étoile, sous son capuchon mauve, Trembla très fort En me voyant courir vers mon alcôve... Avais-je tort ?...
Chanson
Je voyage au clair de la lune, Sous bois ; Les feuilles vont taire, une à une, Leurs voix ; Le train m'emporte vers la dune, Je crois, Et je chante au clair de la lune Pour toi. Si je n'ai, pour toute fortune, Ma foi, Que les cieux, les bois, la grand'dune Et toi ; Si j'ai fait de mon infortune Ma loi, Demande tout bas à la lune Pourquoi.
As-tu songé ?
As-tu songé, près de la mer, Lorsque les nuits ensorcelées Tordaient dans le sillage amer Les grandes vagues étoilées ? As-tu songé que j'étais là, Debout, frémissante, parée, Et que toute ma chair brûla Du grand désir d'être adorée ?
Je t'aime
Si j'étais toute à toi, comme je le désire, Si, près du tien, mon cœur s'endormait chaque soir, Ferions-nous mieux vibrer notre amoureuse lyre ? Ferions-nous mieux chanter notre adorable espoir ? Sentirions-nous frémir, au large des caresses, La volupté divine offerte à notre esprit De nous sentir rivés par de telles détresses ? Oh ! l'ineffable mot que nos lèvres ont dit !... En arrivant à nous du fond des destinées, L'Amour a revêtu son manteau de douleurs ; Ses plis vont recueillir l'ombre de nos années Et toute la tristesse immense de nos cœurs.
T'en souvient-il ?
Ce fut un soir, t'en souvient-il ? Un soir de verveine et de roses, Que j'emportai ton cœur subtil Parmi d'inoubliables choses. N'était-ce pas un jeu divin Que ces pétales sur ma lèvre ? Gouttes d'un très précieux vin Qui m'ont communiqué ta fièvre. Ils en ont ri, ne sachant pas Que j'en pourrais mourir, peut-être ; Pouvaient-ils savoir qu'ici-bas Tu devenais ma raison d'être ? Salut à toi, mon bien-aimé. Gloire à l'inoubliable fête Qui rapprocha nos cœurs charmés, Nos cœurs d'amant et de poète !
Comme autrefois
J'ai revêtu, ce soir, Mon large manteau noir, Celui que je mettais au temps de nos folies, Quand tes yeux s'emplissaient de mes mélancolies. Puis, j'ai remis la fleur Qui tremblait sur mon cœur Jadis : géranium ou branche de verveine ? Ô parfum qui contient une si douce peine... Car j'ai pleuré d'amour, Tout bas, jusques au jour. N'as-tu pas vu, parmi des lambeaux de dentelles, Mes bras nus suppliants s'ouvrir comme des ailes ? Et mon grand manteau noir Flotter au vent du soir ?
Complainte
Que cet hiver m'a paru long, Loin de tes yeux, sans ton sourire ; Je suis bien triste, ah ! qu'ai-je donc ? Je souffre à ne pouvoir le dire. Et voici que mes deux grands lys, Obstinément, là, sur ma table, Font sangloter, comme jadis, Mon pauvre cœur si misérable.
Remember
J'aime tes yeux pour leur mystère, Et pour l'inexprimable émoi Qu'ils firent naître, un soir, en moi, Quand tu t'offris à ma misère. Ce fut la veille de l'été, Trois ans bientôt, dis, que t'en semble ? Que nous étions heureux ensemble ! Depuis, l'ai-je jamais été ? Je revois tout : le salon triste Et mon fauteuil très près du tien. Tu ne m'as rien dit, presque rien, Pourtant ta voix, en moi, persiste. J'ai murmuré : veux-tu ces fleurs, Ces fleurs, que ma lèvre a touchées ? Puis, nos bouches s'étant cherchées, Je crus défaillir sur ton cœur ! Plus tard, quand j'eus franchi ta porte Devant m'éloigner à jamais, Je compris combien je t'aimais, Combien ma tendresse était forte ; Car, en dépit des propos vains, De ton mépris, de leurs mensonges, J'ai pu cristalliser mes songes Et nos instants les plus divins. Pourtant, je souffre au fond de l'être, Ma voix est pleine de sanglots, Pour ne t'avoir pas dit les mots Qu'il eût fallu dire, peut-être...
Le Secret d'une Fleur
À une Parisienne. Ceci me fut conté par un brin de verveine Certain soir de printemps léger comme une peine. Qui m'écoutait ? me direz-vous... L'ombre et le temps Blottis dans un massif de géraniums blancs. Je crois bien qu'une rose, aussi, prêta l'oreille, Car je vis s'envoler une feuille vermeille. Vous dire ce secret ? le pourrai-je vraiment ? Sachez donc qu'une fée avait eu pour amant... — Vous souriez déjà ? comme vous êtes femme... Vous tenez donc beaucoup à ce récit, madame ? Il était une fois... — vous révéler le nom Que j'ai trouvé caché sous cette histoire ? non ; Prenez plutôt ce médaillon sous ma dentelle : Y voyez-vous rêver, dans sa grâce immortelle, Une humble et chaste fleur au calice embaumé ? On dirait que le temps jaloux l'a refermé... Quelle amoureuse main conserva sous ce verre Cette adorable fleur et son troublant mystère ? Depuis bien des saisons, je la vois, chaque jour, Entr'ouvrir en tremblant sa corolle d'amour ; On m'a dit qu'un baiser revient, par intervalles, Faire battre le cœur qui dort dans ses pétales, Et que l'on voit parfois sortir du médaillon Un humble aveu d'amour sous forme de rayon. Ceci me fut conté par un brin de verveine, Certain soir de printemps, divin comme une peine !
Ah ! t'emmener là-bas !
Bientôt la saison folle enivrera les êtres, Tout chantera : les oiseaux et les fleurs ; Avril fera rêver les couples aux fenêtres ; L'air sera tiède et doux comme des pleurs. Ah ! t'emmener là-bas, dans ma chère vallée, Près des ruisseaux, au bruit si cajoleur ! Mon âme, si souvent, vers eux, s'en est allée Quand j'avais soif d'espace et de fraîcheur. Tu verras le printemps frémir entre les branches, Tout le soleil ruisseler sur les fleurs ; Les bois nous donneront leurs violettes blanches Et le jardin son intime douceur. L'aurore, en pénétrant lentement dans ta chambre, T'imprégnera d'ineffable langueur... Je mettrai près de toi mon corps parfumé d'ambre, Tu souriras, blotti contre mon cœur. Ah ! t'emmener là-bas dans ma chère vallée Avant que la saison se soit toute envolée !
Matin d'Automne
Regarde, le soleil escalade la vigne, Ouvrons vite la porte à ce grand fou, Car il se pourrait fort que le filou Allât chez le voisin malgré notre consigne. Ah ! l'exquise journée ! et qu'il fera bon vivre N'ayant pour seul souci que notre amour ; Enlace-moi, veux-tu, voici le jour ; Le jardin nous sourit dans l'ombre qu'il enivre. Il me plairait de t'emmener très loin d'ici, À travers bois, sous ce grand ciel qui les endeuille ; Nous marcherions très lentement, comme ceci, La forêt, sous nos pas, ferait chanter ses feuilles. Pourquoi toujours cet air adorable et moqueur ? Entends plutôt ce bruit de source dans la vasque, Reconnais-tu ce ton badin, un peu fantasque ? On dirait que la source a passé par ton cœur. La forêt, ce matin, a pris son air d'automne, Quelques feuilles déjà volent vers la maison ; Septembre a retrouvé sa grâce monotone, Une immense douceur monte de la saison. Te serais-tu douté qu'il existait encore Mille petites fleurs d'un rose éblouissant ? Prends ces branches, regarde, on dirait que l'aurore A mis sur chaque tige une goutte de sang. Que ce jardin me paraît grand dans le silence, Que l'air qu'on y respire est tiède et lumineux ; Ce jardin n'est-il pas un jardin merveilleux Puisqu'il nous fait rêver d'un bonheur plus intense.
Effet de Lune
Les oiseaux se sont tus depuis longtemps ; la route Qui mène au cimetière est pleine de grillons ; Un silence infini plane sur les sillons Et l'on dirait là-bas que la campagne écoute. La maison tire à elle un grand lambeau de lune, Il fait nuit bleue ; au large, une chanson : la mer ! Et toujours, et toujours, dominant ma rancune, Ce cri désespéré de mon cœur vers ta chair !
Dans l'Ombre
Un soir de neige et de silence, — Ayant perdu toute raison, — Je m'en irai vers ta maison ; Tu ne m'entendras pas, je pense, À travers le profond silence Qui montera vers ta raison. Très lentement, les bras en croix, Je passerai sous ta fenêtre, Tu me reconnaîtras, peut-être, — Ô toi, ma souffrance et ma croix, — En éprouvant, comme autrefois, La même angoisse au fond de l'être !
Solitude
Lorsque la lune aura salué la vallée, J'irai m'asseoir là-bas, sous les arbres pensifs ; Tendant toute vers toi mon âme désolée J'écouterai la nuit frissonner dans les ifs. Tout se fera petit devant ma peine immense Car je n'ai pas ce soir ton cœur pour sangloter. Déjà, je sens neiger des siècles de silence Dans cette ombre où j'étouffe et qui va m'abriter. Vite, redescendons la colline, ô mon âme, La lune nous sourit au fond du vieux ravin ; Bien que morte et glacée elle élargit sa flamme Faisant la route blanche et le sentier divin. À genoux si tu sens en toi quelque prière ! Mais si le froid des nuits te pénètre et t'endort, Songe que ton amour est rempli de lumière Et que cela suffit pour attendre la mort.
Hantise
J'ai là, toujours, là, dans la tête, Un vieux refrain plein de printemps, Un vieux refrain plein de mots bêtes, De mots enfantins et charmants. N'était-ce pas vous, ô ma vie, Vous qui vîntes m'ensorceler, Qui le chantiez avec folie Quand mon cœur ne pouvait parler ? Fantasque et divin, tour à tour, C'est lui qui scande en ma demeure Les mots profonds que notre amour Murmurait à sa dernière heure. Et je revois, sur la terrasse, Parmi les fleurs d'un pauvre été, Une toute petite place Où bien souvent j'ai sangloté. ENVOI J'ai là, toujours, là, dans la tête, Un vieux refrain plein de printemps, Un vieux refrain plein de mots bêtes, De mots enfantins et charmants. Si ta main, dans l'ombre m'enlace, Si je cède à tant de douceur, Je l'entends chanter dans l'espace, Je l'entends battre dans mon cœur.
Soir lointain
Un soir d'avril ancien, tout frémissant de roses, Un soir bleu, caressé par d'invisibles choses, Je lui donnai ma bouche, et ce fut, ce baiser, Comme un aveu du ciel que je venais d'oser ! Les étoiles tremblaient au fond du ciel immense, Ajoutant leur accord au plain-chant du silence. Qu'avais-je en moi pour m'émouvoir si puissamment ? Je regardais ses yeux, ses yeux profonds d'amant Que la nuit emplissait d'un bleu presque magique, Et que l'amour voilait d'une ombre maléfique... J'aurais voulu pleurer d'angoisse et de bonheur Quand j'y vis affluer lentement tout son cœur. Que ne m'emportas-tu, ce soir fou de tendresse ! Nous eussions fait chanter bien haut notre jeunesse Et, par de telles nuits, frémissants, éperdus, Quels chants n'eussions-nous pas, dans nos cœurs, entendus ? Ton souvenir, depuis, a dominé ma vie, Mon cœur bat, mesurant sa peine à sa folie ; J'ai vécu, mais, hélas ! je n'ai rien oublié, Ton cœur est mort sans un sanglot, — moi, j'ai crié !
Confidence
Dame Sagesse, il fut une heure Où j'étais ivre en vérité ; Le ciel battait dans ma demeure, Tout était joie et volupté. L'Amour, à grands coups d'ailes roses, Pénétrait, joyeux, sous mon toit ; Je chancelais parmi les choses, Tout l'espace affluait en moi. Ah ! ces instants à la fenêtre, Dans le chaud silence des nuits, Et cette extase au fond de l'être, Et tous nos bonheurs intraduits. J'ai respiré, non la sagesse, Mais la folie à pleins poumons ! J'ai chéri Dieu comme un démon Quand mon cœur défaillait d'ivresse. J'ai tant souffert de volupté, Qu'il ne me reste au fond de l'âme Qu'un grand soleil privé de flamme, Un peu d'ombre et l'éternité.
Minuit
L'heure tombe du siècle et roule dans l'espace. Tout l'horizon tressaille et luit ; Seul, l'Homme, nouveau Dieu que la douleur enlace, Sanglote à jamais dans la nuit ! Triste, l'Amour s'exile au plus profond de l'être, Farouche et grand comme la Mort ! Ah ! qui nous rouvrira ton antique fenêtre D'où l'on apercevait le port ?...
À Pierre Guédy
Terre, un de tes enfants, ce soir, vient de mourir ! Tu souffres comme moi d'avoir vu disparaître Le plus fou de tes fils et le meilleur, peut-être. Pour lui ton flanc profond, Terre, vient de s'ouvrir ! Mais qu'importe la mort ! il me reste son âme, Son âme m'appartient, je la réclame à Dieu ! Non, tu ne m'as pas dit un éternel adieu, Je sens là, dans mon cœur, ton immortelle flamme ! Tu vivras désormais divinement en moi, Penché sur ma douleur comme sur un abîme : Du fond de mon passé, ton image sublime Jettera sur mes jours sa grandeur et sa foi. Puisque nul ici-bas n'a compris ta détresse, Puisqu'on a fait silence autour de ce tombeau, Je leur dirai qu'un rêve emporta ton cerveau Et que tu t'endormis, le cœur plein de tristesse. Mais non, je me tairai, tu préfères cela, Que t'importe après tout qu'on pleure sur ta vie ! Ne te suffit-il pas de ma mélancolie Pour endormir un peu tes craintes d'au-delà ? Si ta plus pure essence en l'espace demeure, Si tu souffres encore après avoir été, C'est donc que le néant ne t'a pas emporté Et que tu m'attendras jusqu'à ma dernière heure. Dors en paix, dors en paix comme dans un berceau. Va, la tombe est très douce à qui sait la comprendre : Sommeil libérateur, où l'âme doit entendre Tomber de sa prison quelque énorme barreau. Ô mort, évasion, farouche apothéose, Où pour un peu de terre on gagne un paradis ! Temple dont on franchit d'un bond tous les parvis, Où l'âme, sans effort, monte à l'Âme des choses ! Si mon amour pour toi fait plus triste mon front, Si ma croyance est vaine et grande ma folie, Songe que désormais mes rêves s'en iront Vers le passé qui dort à l'ombre de ma vie. « Plus jamais ! plus jamais ! » ont sangloté mes jours, Tandis que, le front pâle, à genoux sur la pierre, Je murmurais tout bas quelque sombre prière. Qu'est-ce donc que ce Dieu qui raille nos amours ? Se souvient-il encor de nos rêves fidèles, Du grand frisson d'amour qui traversa nos cœurs ? Que sont-ils devenus tous ces rêves vainqueurs Qui passaient au galop au fond de nos cervelles ? Où sont les soirs profonds, les soirs calmes et forts Où le ciel, à grands coups, battait dans nos poitrines ? Ma couronne d'amour s'est couverte d'épines Et je mêle ma plainte au chœur triste des morts.
Au Même
Il a neigé cette nuit sur ta tombe : Le cimetière était tout blanc ; Un fin duvet de plumes de colombe S'éparpillait, taché de sang. J'entrai, n'osant marcher qu'à pas de loup ; Grave, je refermai la grille. Dis-moi, pourquoi tremblas-tu tout à coup, Ô cœur, sous ta triste guenille ? Les croix semblaient souffrir dans la rafale ; J'ai dû marcher, marcher longtemps, Pour essayer de retrouver la dalle Où tu dors depuis le printemps. La neige avait envahi les tombeaux, J'allais toujours, courbant la tête, Crispant mes doigts après les vieux barreaux Rouillés, tordus par la tempête ! Quand j'arrivai près de ta sépulture, Je me glissai, comme un voleur, Pour te surprendre et revoir la torture De tes grands yeux fous de douleur. Je t'invoquai comme on invoque Dieu, Du plus profond de ma misère : Un long sanglot, tel un sinistre adieu, Sembla rouler dans ma prière !
Sanglots
Mon front devient tout blanc sous l'effort des pensées, Sous l'effort douloureux des minutes passées. Minuit sonne l'angoisse atroce de la peur. Et la nuit va bientôt s'engouffrer dans mon cœur ! Pourrait-on dénombrer tes rayons, ô lumière ? De même, au fond de moi, mes rêves en poussière ! Pourtant tous mes désirs suivent le même cours Et retournent au fleuve absurde de mes jours. Entendez-vous ces cris, ces cris poignants de femme ? Ce sont tous mes sanglots qui roulent dans mon âme. Approche-toi, mon cœur, car tu connais ce bruit, Toi qui m'ouvres, tremblant, les portes de la nuit ! Ne te plains pas, écoute et surveille l'aurore : J'attends d'elle l'extase et la souffrance encore !
Sonnet (I)
Quel temps s'est écoulé depuis la nuit divine Où mon corps d'amoureuse a frémi dans tes bras. Ah ! quelle ivresse en moi lorsque tu reviendras Bercer, comme autrefois, mon cœur sur ta poitrine. Me faudra-t-il, sans toi, remonter la colline ? Vois comme tout s'attriste et pleure sous mes pas ! Chaque jour qui s'enfuit résonne comme un glas. Oh ! prendras-tu pitié de mon âme orpheline ? J'ai récité tout bas plus d'un confiteor Pour que montât vers toi dans un sublime essor Mon farouche désir ! J'ai déployé son aile Comme une voile noire au fond de l'horizon Et j'attends vainement la minute éternelle Où ta main bien-aimée ouvrira ma maison.
Paris s'endort
Paris au long des quais s'endort ; C'est l'heure exquise du silence ! — Les pauvres nerfs de ma souffrance Se tendent de plus en plus fort. Ah ! comme il ferait bon vieillir Dans cette paix de cathédrale, Tout en sentant, par intervalle, Le bonheur, en soi, tressaillir ! Nous, pauvres condamnés à vivre, Sans jamais d'espérance au cœur, Inscrivons plus d'une rancœur Sur chaque page du vieux livre ! Paris au long des quais s'endort. C'est l'heure exquise du silence. — Des larmes de désespérance M'étreignent de plus en plus fort !
Décembre
L'hiver à gros flocons a neigé sur nos âmes ; Plus d'un rêve a passé dans l'or frileux des jours ; Décembre a ranimé d'imperceptibles flammes : Il a neigé ce soir sur nos longues amours... J'ai peur. Ne me dis rien. Laissons passer l'orage ; Ce que nous éprouvons se peut-il définir ? Quel crime a donc commis notre amoureux servage, Qu'au lointain de nos cœurs s'embrume l'avenir ? Un peu de vérité nous eût fait l'âme grande, Mais l'impossible amour nous dévora le cœur. La vie a tout sarclé, même la plate-bande Où nous aimions cueillir quelque idéale fleur. Alors, très lentement, l'ange des solitudes Fit planer sur nos fronts ses larges ailes d'or, Car nous avions gardé les chères habitudes De rêver au passé, de nous sourire encor.
Sonnet (II)
Ce soir, plus que jamais, je souffre de la peur, Car j'ai l'illusion funèbre et fantastique D'être un cercueil vivant, profond et magnifique, Où l'amour et la mort étalent leur splendeur ? Le silence y pénètre et s'enroule, vainqueur, Tout autour de mon âme étrange, énigmatique. Si l'on prêtait l'oreille, on entendrait, tragique, Comme un bouillonnement qui descend vers mon cœur. Car j'ai depuis longtemps tué dans ma poitrine Mes désirs, charriant le flux de leur vermine À travers l'infini de mes jours en grand deuil. Chaque nuit fait tomber ses larges gouttes d'ombre Au fond de mes douleurs dont j'ignore le nombre, Car mille souvenirs font battre mon cercueil !
Sourires
Sourire dans l'alcôve blanche. Que l'heure douce semble lente ! Une rose, là-bas, se penche Sur le cœur divin de l'amante. Sourire des lèvres mi-closes Où le baiser se pose et rêve ; Le cher secret, par vous, s'achève. Oh ! le pur regard que tu n'oses ! Sourire inquiet de l'attente Dans la demeure solitaire, Et le cœur serré pour se taire Quand va commencer la tourmente ! Sourire blanc estompé d'ombre Dans la grisaille des journées ! Pli des lèvres abandonnées Creusé par des larmes sans nombre ! Sourire enfin des lèvres mortes Aux commissures résignées ; Toutes douleurs sont éloignées, Ô mort, quand s'entr'ouvrent tes portes !
Depuis…
L'heure a sonné si triste en moi ! Chaque seconde Est tout un monde Carillonnant dans mon effroi. Entends-tu ce tic-tac farouche ? Mon pauvre cœur Bondit de peur, Car l'ombre flotte sur ma couche. Des choses dorment dans leur coin ; La nuit frissonne Et l'heure sonne, Brutale, ainsi qu'un coup de poing. Combien de siècles, pauvre femme, Pour arriver À soulever Le poids énorme de ton âme ? L'ennui frappe à coups redoublés Sur notre vie Où tout dévie En tourbillons endiablés. C'est lui qui va, creusant sa place Dans nos cerveaux : Profonds caveaux Où tant de misère s'entasse. L'heure agonise au balancier, Écoute-la : Hop ! me voilà ! Dit-elle, ainsi qu'un vieux roulier. Déambulant dans la mansarde, Accrochant tout, Mettant debout Un souvenir qui nous poignarde, Elle va, se perdant au loin Dans du silence, Criant vengeance Comme un implacable témoin ! Car nous avons fait la bêtise De trop souffrir Et de pourrir Dans une éternelle sottise ; Nous avons bu, les yeux fermés, Le vin des larmes Et des alarmes, Sans que nos cœurs en soient charmés ; Nous avons fauché nos tendresses, Tué l'amour, Ainsi qu'au jour Lointain des faciles ivresses. Tant pis pour nous s'il n'est plus temps De pouvoir vivre Sans que le livre Marque un deuil à chaque printemps ! La chose n'est plus à refaire : Pour mieux douter, Sans hésiter Nous avons fait le nécessaire.
Rafale
Ah ! j'aime la tempête et son cri si vivant ! J'aime la plainte folle et lugubre du vent, Du grand vent qui soulève avec lui nos idées, Les berce, et les emporte au large, fécondées ! Le front contre la terre et la pensée au ciel, Sentir battre en son cœur son rêve essentiel ! Mêler aux grandes voix qui passent dans notre âme Ta chanson douloureuse et qui sanglote, ô Femme ! Être l'écho profond de ce qui souffre en toi ! Se sentir soulever parce qu'on porte en soi Plus magnifiquement encor que la tempête Une douleur sauvage et plus d'une défaite ! Entends-tu ces clameurs ? on dirait un enfer. Eh bien, cette chanson divine, c'est la mer ! La mer ! gouffre profond qui limite le monde, Gouffre où notre pensée a tant jeté la sonde, Merveilleux équilibre où l'âme est en suspens Et qui fait incliner la balance du temps ; La mer ! vaste cercueil où dorment nos pensées, À qui nous confions nos détresses passées, Nos espoirs abolis, nos rêves d'un grand soir, Enfin tout ce qui monte en nous de désespoir ! Ô mer, tu peux gronder sous ma fragile barque ; Dieu m'a laissé du ciel l'indélébile marque ! Ô mer ! berceau divin des aspirations, Qui purifie en nous toutes les passions Et dont le vent du large, éveillant mille fêtes, Fait sonner tout un chant de cloches dans nos têtes ! Ô mer, ô vaste mer, je t'apporte mon cœur, Mon pauvre cœur d'enfant envahi par la peur ! Couche-le sous tes pieds de bête magnifique Et mêle sa douleur à ton puissant cantique.