Déception

J'avais bien résolu ce soir, en vérité, De composer pour toi, sinon quelque chef-d'œuvre, Du moins, je te l'avoue avec sincérité, — Étant des grands rimeurs le très humble manœuvre — Quelques vers sur l'amour, sur la vie et sur rien. Or donc, je m'enfermai dans une pièce sombre, Commandant à mon cœur d'agir comme un vaurien, Et de me raconter, sans calculer le nombre, Ses crimes les plus noirs, ses impunis ; Le drôle eut peur, sans doute, et garda le silence, Je crois que mes instants se fussent Au souvenir précis de son indifférence : Je mis donc hors de cause, et pour cause, mon cœur. Mais si je revenais à ce qui m'intéresse ? Je voulais donc des vers pour endormir ma peur. Les vers, me direz-vous, se font dans la paresse ? Ma foi, c'est le moyen de reposer en paix, Lorsqu'on a supporté tout le jour, en silence, Ces sortes d'importuns qui pour vous font des frais, Et qui vont, grelottant dans leur indifférence ; Pauvres gens, si surpris qu'on ait pu rire au nez Des déclarations de leur sotte cervelle, Et qu'on ait franchement crié bien haut : assez ! Quand ils osaient parler de tendresse éternelle ! Faiseurs de songes creux, qui ne comprennent pas Qu'un peu de vérité vaut mieux que leurs , Et que plus de franchise eût dirigé leurs pas, Et fait d'eux des amants, non des marionnettes !
Mais oui, j'adore l'ombre, et l'espace et le vent ; J'aime la volupté que procure une larme ; Quand je la sens venir je m'élance au devant, Sachant bien, pour mon cœur, quel en sera le charme. J'aime ce petit coin triste et silencieux Où, par les soirs trop lourds, vient s'accouder mon rêve ; Je reste là pensive et regarde les cieux, Attendant qu'une étoile en mon âme se lève !
Mais où m'entraîne donc ce maudit balancier ? Pour peu que cela dure encore quelques minutes, Je crains de ne pouvoir arrêter mon , Et de faire éclater en moi bien des disputes. Je voulais raconter, qu'ayant depuis longtemps Négligé d'aborder ma très charmante muse, — Ayant sans doute ailleurs perdu fort bien mon temps — J'avais imaginé cette petite ruse De préparer chez moi, pour elle, adroitement, Ces mille riens jolis qui font qu'une maîtresse, Bien que n'éprouvant pas la plus petite ivresse, Sans trop savoir pourquoi se donne à son amant.
Bien que ce fût le soir et qu'en ma jeune tête Régnât le plus grand calme, un rêve me hantait : Celui de voir couchée au milieu de ma fête Cette indomptable muse au visage parfait, Cette idéale amante, au front rempli d'étoiles, Que l'on contemple presque avec étonnement, Tant la splendeur du ciel qui flotte dans ses voiles Laisse au fond de nos cœurs un éblouissement.
Mais je n'ai rien prouvé de plus que tout à l'heure, Que t'en semble ma muse ? Oserais-tu nier Qu'il ne manquait que toi ce soir dans ma demeure, Et que mes vers sont bons à jeter au panier ? Pourquoi ? Mon Dieu, la chose est toute naturelle : Je t'avais invitée en excluant l'amour, Ne l'ayant pas jugé comme une bagatelle, Tu trouvas bon, ma foi, de me jouer le tour De manquer au banquet de mon indifférence ; D'aller ailleurs emplir ta coupe de nectar, Cependant que comptant les larmes du silence Je me laissais glisser au fond d'un cauchemar.

Les mots et tournures soulignés sont expliqués : survolez-les ou touchez-les. Voir le glossaire

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