1870—1871

de Mathilde Soubeyran

J'étais une humble femme heureuse :
Comme l'alouette amoureuse
Au printemps chante dans son nid,
Je chantais sous mon toit béni.

Je te revois, ô ma chaumière,
Petite, blanche, — que le lierre,
Le jasmin, voilaient à demi !
Je vous revois, ô mon ami !...

Souvent, le soir, dans ma prière,
Je disais à Dieu : « Notre père,
Vous qui faites croître la fleur,
Préservez-nous de tout malheur.

« Que notre bel enfant grandisse,
Que notre beau pommier fleurisse,
Que nous ayons pour l'orphelin
Et pour le mendiant du pain. »

Oh ! j'étais une femme heureuse
Comme l'alouette amoureuse
Au printemps chante dans son nid,
Je chantais sous mon toit béni.

Un jour, la patrie immortelle,
Vaincue, hélas ! mais encor belle,
Jetant de suprêmes défis,
Au combat appela ses fils.

Mon mari partit. — Pour la France
Mon mari mourut. — En silence
Je pressai mon dernier trésor,
Mon bel enfant aux cheveux d'or.

Mais l'oiselet craint la tempête :
Sous cette bruyère muette
Dormez, dormez, ô mon trésor !
Dormez, mon ange aux cheveux d'or.

J'ai vu ma chaumière brûlée,
J'ai vu, j'ai vu notre vallée,
Si calme et si gaie autrefois,
Pleine de deuils, de sombres voix.

Que voulez-vous que je devienne ?
Plus rien, plus rien qui m'appartienne,
Ni cœur aimant, ni frêle abri...
Tout a péri ! tout a péri !

Mon Dieu, vous savez ma souffrance,
Vous savez que nulle espérance
Ne peut endormir ma douleur !...
Oh ! faites-moi mourir, Seigneur !