Le Bureau des récits perdus · dossier n° 1
Mathilde Soubeyran
Oiseau de passage
Quatre vers
Tout a commencé sur le blog de Jo Laporte, consacré aux poétesses d'expression française. C'est là que j'ai croisé pour la première fois le nom de Mathilde Soubeyran.
Elle n'a laissé qu'un recueil, Oiseaux et fleurs, publié en 1878. Il s'ouvre sur ces quatre vers :
Ouverture du recueil (in Oiseaux et fleurs, 1878)
Frissonnants à tous vents d'orage ;
Frileux même sous le baiser,
Il est des oiseaux de passage
Qui ne savent où se poser.
Je ne savais encore rien d'elle, mais ces quelques vers ont résonné en moi et m'ont beaucoup ému. J'y ai ressenti une mélancolie profonde, et deviné, entre les lignes, un drame. C'était si léger, et en même temps si puissant, que j'ai décidé de chercher qui était Mathilde et quelle fut sa vie.
Une poétesse oubliée du Midi protestant
Élisabeth Mathilde Brunel naît en 1844 dans le Gard, une terre au fort héritage protestant.
Elle semble avoir passé sa vie à travailler pour la Poste. Dès 1876, le recensement la dit « directrice de poste » ; à sa mort, elle est encore receveuse des Postes et Télégraphes à Saint-Geniès. La receveuse tenait le bureau du village : elle vendait les timbres, recevait les lettres et les mandats, transmettait les télégrammes et répondait de la caisse.
C'était une personne très appréciée dans son milieu professionnel, comme le montre une notice confidentielle que Gilbert Faveau a retrouvée aux Archives du Gard : le 16 avril 1886, le sous-préfet d'Uzès y juge sa conduite « excellente ».
Aussi, pour dire qui elle était, je reprendrai mot pour mot les lignes que Le Petit Marseillais lui consacre quelques semaines après sa mort, le 9 octobre 1898 : « La perte de cette noble femme a été pour le pays un deuil public. Morte jeune encore, la vie de Mme Soubeyran pourrait se résumer en quelques mots : honnêteté, dévouement, abnégation. Elle fut aussi modeste que distinguée ; quelques poésies qu'elle publia lui ouvrirent les portes de l'académie de Nîmes et lui valurent, en même temps que les palmes académiques, de hautes amitiés littéraires. »
Le mariage avec Samuel Soubeyran
Le 16 janvier 1864, à Caveirac, elle épouse le vétérinaire Samuel Jean Soubeyran, né à Saint-Mamert-du-Gard, à huit kilomètres de là. Elle a dix-neuf ans.
1878 : la publication d'Oiseaux et fleurs
En 1878 paraît Oiseaux et fleurs. Le moment est mal choisi : à Saint-Geniès, le phylloxéra ravage les vignes et pousse de nombreuses familles à quitter la terre pour l'industrie.
Une lettre de sa main, datée du 14 septembre 1878, m'apprend qu'elle a choisi un tirage de luxe limité à cinq cents exemplaires.
Derrière les fleurs, le deuil
Le recueil touche d'abord par sa simplicité : Mathilde décrit la nature avec une grande limpidité. Mais au fil des pages s'installent la mélancolie, l'absence et le deuil. Déjà, dès les quatre premiers vers, j'avais eu un pressentiment, qui se confirme alors dans le poème suivant :
Le Berceau vide (in Oiseaux et fleurs, 1878)
Ah ! bien souvent, lorsque je pense
Que mon doux René dort là-bas,
Qu'autour de lui tout est silence,
Que, si j'appelle, il n'entend pas,
Strophes omises
Pourquoi le prendre, Dieu sévère,
Puisqu'au nid tu l'avais donné ?
Pourquoi l'enlever à sa mère…
Ce doux et charmant premier-né ?
Question résolue
Le mystère du berceau vide
Ce poème est publié en 1878. Or son fils René Paul Numa, né en 1867, est alors bien vivant. Quel « premier-né » Mathilde pleure-t-elle ?
La réponse dormait dans les registres de Saint-Mamert. Le 28 novembre 1864, Samuel Soubeyran déclare la naissance d'un fils, venu au monde la veille à sept heures du soir : Émile-René-Samuel-Antoine. Mathilde a vingt ans.
Le 21 juillet 1865, à sept heures du soir, l'enfant meurt dans la maison où il est né. Il n'a pas huit mois.
Dix-huit mois plus tard, leur second fils reçoit le même prénom : René. Le « doux René » du poème est le premier. Treize ans après sa mort, Mathilde le pleure encore.
Des oiseaux de passage
Le premier quatrain prend alors un autre relief. Les oiseaux de Mathilde sont moins des sujets d'observation que des symboles de l'absence : les hirondelles partent, les nids se vident, les chants se taisent. Même au printemps, elle rappelle qu'il peut neiger en avril et que l'espérance peut être déçue.
Derrière les fleurs et les oiseaux se dessine une méditation constante sur la fragilité des êtres et la proximité de la mort.
Une reconnaissance aujourd'hui oubliée
Le recueil touche pourtant ses contemporains. Les journaux en parlent, et le critique Armand de Pontmartin lui consacre un article élogieux dans La Gazette de France du 2 mars 1879. La même année, Mathilde devient associée correspondante de l'Académie de Nîmes.
« La fleurette qu'on n'ose offrir »
Dans Fleurette, le dernier poème du recueil, deux vers me touchent particulièrement : « Ma muse est comme la fleurette, / La fleurette qu'on n'ose offrir. »
Ni la rose admirée pour sa beauté, ni la fleur précieuse d'un bouquet : une fleur modeste, qu'on remarque à peine au bord du chemin, et qu'on juge même indigne d'être offerte. J'y lis une forme de pudeur, peut-être un doute sur la valeur de son œuvre.
Avec le recul, ces mots sonnent presque comme une prophétie. Saluée par ses contemporains puis peu à peu oubliée, Mathilde Soubeyran est devenue cette « fleurette qu'on n'ose offrir ».
Les années de deuil
Le 4 avril 1882, les archives gardent la trace d'un second drame : son fils René Paul Numa meurt à quinze ans. Mathilde en a trente-huit. C'est le deuxième René qu'elle perd.
Près de dix ans plus tard naît Isabelle Mathilde Soubeyran, en 1890. Sa mère a quarante-six ans. D'Isabelle, je n'ai presque rien trouvé, sinon qu'elle mourra célibataire à Anduze en 1959.
Elle connaîtra peu sa mère. Le 25 juillet 1898, Mathilde s'éteint à Saint-Geniès-de-Malgoirès, dans sa cinquante-cinquième année. Son mari acquiert une concession perpétuelle, qui existe encore aujourd'hui.
Épitaphe
Ouverts à quelque immense aurore,
De l'autre côté des tombeaux,
Les yeux qu'on ferme voient encore.
Oiseau de passage
Cette épitaphe vient du poème Les yeux de Sully Prudhomme. J'aime penser que c'est Mathilde qui l'a choisie. Après les deuils et la tristesse qui traversent son œuvre, j'y lis un message de foi et d'espérance particulièrement poignant.
Mathilde Soubeyran, oiseau de passage.
Bilan
L'état du dossier
Ce que les archives établissent
- Née Élisabeth Mathilde Brunel le 5 mars 1844, à trois heures du matin, à la Levade (Sainte-Cécile-d'Andorge), fille de François Brunel, « homme d'affaires » d'un entrepreneur de houille, et d'Élisabeth Galy. voir le document
- Mariée le 16 janvier 1864 à Caveirac au vétérinaire Samuel Jean Soubeyran. voir le document
- Son premier fils, Émile-René, né le 27 novembre 1864 à Saint-Mamert, y meurt le 21 juillet 1865 : c'est le « premier-né » du « Berceau vide ». voir le document
- Publie Oiseaux et fleurs en 1878, tirage de luxe à cinq cents exemplaires. voir le document
- Associée correspondante de l'Académie de Nîmes en 1879. voir le document
- Son second fils, René Paul Numa, né le 3 février 1867, meurt le 4 avril 1882 à quinze ans. voir le document
- Receveuse des postes à Saint-Geniès en 1886 : une notice confidentielle de la préfecture la dit mariée, « pas d'enfants », et républicaine comme son mari. voir le document
- Receveuse des Postes et Télégraphes, elle meurt le 25 juillet 1898 à Saint-Geniès. voir le document
Ce qui reste une question
- Aucun portrait d'elle n'a été retrouvé.
- Le nom de sa mère varie d'un acte à l'autre : « Galy » au mariage, un nom proche (« Galdé » ?, « Galdi » ?) à la naissance et au recensement de 1876.
- La vie de sa fille Isabelle (1890-1959) reste presque inconnue.
Chronologie
Résumé de l'histoire
Cinquante-quatre ans de vie, tels que les archives le restituent.
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Pour aller plus loin
Les documents de l'enquête
Vous trouverez ci-dessous l'ensemble des documents cités dans cette enquête, ainsi que plusieurs sources complémentaires ayant permis de retracer la vie et l'œuvre de Mathilde Soubeyran. Malheureusement, malgré les recherches effectuées, il n'a pas été possible de retrouver un portrait ou une photographie de Mathilde.
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Photographie
Mausolée Soubeyran
Le mausolée familial au cimetière de Saint-Geniès-de-Malgoirès, avec l'épitaphe gravée sur le fronton.
Source :
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Remerciements
Cette enquête n'aurait pas été possible sans l'aide de plusieurs personnes et institutions. Je tiens à remercier tout particulièrement Monsieur Gilbert Faveau, membre de l'association Amphore de Saint-Geniès-de-Malgoirès, pour les documents et les photographies qu'il m'a transmis concernant Mathilde Soubeyran, et pour son dossier de receveuse des postes, qu'il est allé chercher aux Archives départementales du Gard.
Mes remerciements vont également à l'Académie de Nîmes pour son travail de numérisation et de mise à disposition des archives, ainsi qu'à la Bibliothèque nationale de France et à Gallica, dont les collections ont permis de redonner une voix à cette poétesse oubliée.
Enfin, merci à Jo Laporte. Tout a commencé avec son blog consacré aux poétesses d'expression française. Son travail m'a permis de découvrir de nombreuses autrices aujourd'hui oubliées, dont Mathilde Soubeyran.
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Cette enquête reste ouverte. Si vous avez un document, un souvenir de famille ou une correction, écrivez-moi : chaque apport est vérifié puis crédité.
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