À M. Desmahis

1756.
Vous ne comptez pas trente hivers Les Grâces sont votre partage ; Elles ont dicté vos beaux vers. Mais je ne sais par quel travers Vous vous proposez d'être sage. C'est un mal qui prend à mon âge, Quand le ressort des passions, Quand de l'Amour la main divine, Quand les belles tentations Ne soutiennent plus la machine. Trop tôt vous vous désespérez. Croyez-moi, la raison sévère, Qui trompe vos sens égarés, N'est qu'une attaque passagère ; Vous êtes jeune et fait pour plaire ; Soyez sûr que vous guérirez. Je vous en dirais davantage Contre ce mal de la raison, Que je hais d'un si bon courage ; Mais je médite un gros ouvrage Pour le vainqueur du Port-Mahon. Je veux peindre à ma nation Ce jour d'éternelle mémoire. Je dirai, moi qui sais l'histoire, Qu'un géant nommé Gérion Fut pris autrefois par Dans la même île, au même lieu Où notre brillant Richelieu A vaincu l'Anglais intrépide ; Je dirai qu'ainsi que , Minorque à Vénus fut soumise. Vous voyez bien que mon héros Avait double droit à sa prise. J'ai prédit ses heureux exploits, Malgré l'envie et la critique : Je suis prophète quelquefois ; Et l'on prétend que je lui dois Encore une ode . Mais les odes ont peu d' Pour les guerriers et pour moi-même, Et je conçois qu'il ne faut pas Ennuyer les héros qu'on aime.

Les mots et tournures soulignés sont expliqués : survolez-les ou touchez-les. Voir le glossaire

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