Les matelots

Souffle, souffle, bon vent ! Chasse-nous de la terre, Fais-nous bien vite fuir le rivage où s'altère La fierté du marin. A nous la haute mer ! À nous le bleu domaine Où la liberté vogue, où chacun se promène En maître souverain !
De grâce, passagers, laissez-nous le pont libre. Vous qui, du pied nautique ignorant l'équilibre, Obstruez , Parisiens blafards que le roulis chagrine, Descendez sous le pont, allez dans la cabine Vous étendre au hamac.
Et toi, souffle, bon vent ! Soufflez, brises ailées Qui nous fuites franchir sur les plaines salées Tant d'espace en un jour ; Brises qui, sous l'antenne, enflez la voile ronde Comme un sein palpitant de blonde Qui frissonne d'amour.
Souillez ! — Transportez-nous d'un hémisphère à l'autre, Nous qui, sans réclamer d'autre aide que la vôtre, Voyageons bravement, Nous les hardis marins, toujours prompts à l'ouvrage, Enfants au bras robuste, hommes dont le courage Jamais ne se dément.
Bercez, bercez encore, sans brutales secousses, Les cordages tendus dont, matelots et mousses, Nous hantons les réseaux ; Bercez-nous sur la entre les voiles blanches, Comme les bois chargés d'horizontales branches Balancent les oiseaux.
Inclinez, inclinez sur la vague poudreuse Notre svelte vaisseau, dont la creuse A peine son sillon, Notre si léger, sous sa robe de cuivre, Que le plus fin voilier se fatigue à poursuivre Son joyeux pavillon.
Nous quittons sans chagrin les plaisirs du rivage. Notre cœur cependant emporte votre image Qu'il reverra souvent, Familles, vieux amis que nous laissons près d'elles ! Et vous maîtresses, vous beautés aux cœurs fidèles... Comme l'onde et le vent !
Il est triste parfois, quand le ciel hurle et pleure, De songer au rivage, à la calme demeure Des mères et des sœurs, Aux nouvelles amours des changeantes maîtresses : N'importe ! L'ouragan et ses âpres caresses Ont aussi leurs douceurs !
Habitants des cités, casanière, A vous le temps qui suit toujours la même ornière, L'immobile maison, L'uniforme repos ! — A nous la vie étrange Qui lutte avec l'abîme, et, d'heure en heure, change De face et d'horizon !
Oh ! Nous avons le droit de porter haut la tête ! Il est beau de courir à travers la tempête Sur un mince vaisseau ! D'unir deux univers, le plus jeune à l'antique ! Il est beau, compagnons, de passer l'Atlantique Comme on passe un ruisseau !
D'aller, de découvrir, à travers mille épreuves, D'autres cieux, d'autres monts, des plages encore neuves, Des continents entiers ; De voir, par intervalle, émerger sous les nues Quelque île de , qui sur les danses nues Penche ses cocotiers ;
D'étendre à tout climat nos étapes marines, De porter nos trésors, nos arts et nos doctrines A cent peuples divers, Et nous, enfants sortis d'écoles peu savantes, De pouvoir, comme un livre aux sciences vivantes, Feuilleter l'univers !
De dire aux nations : « Plus d'intérêts contraires ! De la paix entre vous, ambassadeurs et frères, Nous échangeons le vœu. Ô peuples ! Par nos voix la nature vous crie : « Vous n'avez qu'un soleil, n'ayez qu'une patrie, « Et n'adorez qu'un Dieu ! »
Souffle, souffle, bon vent ! Incline sous ses toiles Notre brick saluant les premières étoiles Qu'allume un ciel serein. A nous la haute mer ! À nous le bleu domaine Où la liberté vogue, où chacun se promène En maître souverain !

Les mots et tournures soulignés sont expliqués : survolez-les ou touchez-les. Voir le glossaire

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