La Sainte-Baume

A dos d'âne, on gravit la montagne où serpente Un chemin large, plein de rocs et dur de pente, Entre des buissons verts, sous un soleil brûlant. en grand chapeau pousse l'âne indolent Dont le pas routinier vous berce sans secousse ; Chacun parle, et médit de sa monture douce, Mais les ânes rêveurs laissent sans s'émouvoir Sur leur dos résigné les pleuvoir, Trembler la jeune fille et rire le jeune homme. Ô héros du travail ! noble bête de somme !
Sur le bord du chemin surgit de loin en loin Un pilier effondré dont on ne prend plus soin, Où jadis se dressait, appelant la prière, Un saint couvert de fleurs dans sa niche de pierre. Et l'ânière qui parle à l'âne par instants Vous conte « comment Dieu fait grâce aux repentants ; Comment tous les chemins ramènent dans sa voie ; Que Magdeleine était une fille de joie Fort belle, et que Jésus toucha du doigt son front, Ce dont les faux docteurs lui voulaient faire affront ; Ce front touché du doigt porte encore une marque ; Puis, Jésus mort, les Juifs mirent dans une barque La Magdeleine en pleurs abandonnée aux flots ; Mais Dieu la dirigea mieux que des matelots : Elle vint en Provence, et vécut dans la Baume, Solitaire, aspirant à l'éternel royaume, Vivant d'herbe et d'eau pure, amoureuse de Dieu. Dessus le saint Pilon, le plus haut point du lieu, Des anges la portaient sur leurs bras dans l'espace, Pour que plus près du ciel la sainte rendît grâce, Et telle on la voyait des plus lointains vallons Nue et s'enveloppant de ses beaux cheveux blonds. Il est certain qu'on voit du haut de cette cime La forêt à ses pieds, la mer, tout un abîme. »
L'ânière ayant parlé frappe l'âne songeur. On atteint un plateau; mais l'esprit voyageur Devance les pieds lourds et déjà se recueille Dans ce bois, encore loin, dont tremble chaque feuille. La grotte, large et noire ouverture, apparaît Dans le mont de granit, par-dessus la forêt Qui monte jusqu'au seuil en pente de verdure.
Ô bois ! ô vieil enfant de la vieille nature, Comme tes sont fiers ! Comme ils bravent le vent, Tes ifs noirs que la foudre a fracassés souvent ! Tes arbres, peupliers, chênes, aulnes, érables, Micocouliers, sont tous des aïeux vénérables Qui se dressent encore vaillants quoique meurtris ; Le rude vent du nord qui les frappe à grands cris Sait qu'on ne les tord pas comme les joncs des plages, Quoique leurs cœurs rongés ne disent plus leurs âges...
Ô vieux magicien, ô Faust ! n'est-ce pas là Le lieu même où l'antique Hélène te parla ? Là, l'aile de l'amour sauvage nous effleure, L'arbre auguste soupire et la caverne pleure ; Qui désires-tu donc, source, éternellement ? Mais la grande forêt est son propre tourment, Et ne désire qu'être attentive à son rêve : L'arbre aimant l'eau, l'eau l'arbre, et la feuille la sève, Dans l'ordre des saisons elle poursuit toujours Un cercle indéfini de nouvelles amours.
Et c'est pourquoi le monde antique t'eût peuplée De furtifs, vaste forêt troublée, Et tes , le soir, soufflant dans les , Auraient vu se mêler aux boucs de leurs troupeaux Le satyre épiant les jeunes nymphes nues ; Mais aujourd'hui, forêt que traversent des nues, Dans tes , tes et tes houx, Sous ton ombre où le chant des nids semble plus doux, Parmi tes rocs vêtus de sombres , Nous croyons voir, rêveurs, attristés et mystiques, Errer dans ton mystère, ô grand bois embaumé, La Magdeleine en pleurs pour avoir trop aimé !

Les mots et tournures soulignés sont expliqués : survolez-les ou touchez-les. Voir le glossaire

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