Les deux pincettes

Fable III, Livre IV.
Madame était au bal, monsieur était au jeu, Et leurs gens, comme on l'imagine, Sur le poêle assoupis, s'inquiétaient fort peu D'une pincette de cuisine, Par eux, dans le salon, laissée au coin du feu. Mais la pincette de leur maître, Noble pincette, qui, de droit, Seule avait jusqu'alors servi dans cet endroit, S'en inquiétait trop peut-être. « Laisser auprès de moi cet instrument grossier ! À quoi pense-t-on ? disait-elle. Voudrait-on mettre en parallèle Et le fer et la rouille, avec l'or et l'acier Dont ma double branche étincelle ? Comme monsieur, à son retour, Des valets négligents frottera les oreilles ! Comme on vous renverra, ma chère, au feu du four Vous chauffer avec vos pareilles ! » « — Mes pareilles, répond l'instrument , Madame, ainsi que vous sont faites, Et j'en vois, en dépit de l'art de l'ouvrier, Partout où je vois des pincettes. Les efforts de cet art n'ont mis Qu'une différence assez mince Entre la pincette d'un prince Et la pincette d'un commis. L'une et l'autre, ma sœur, quittent fort peu la cendre ; L'une et l'autre, soit dit sans vous effaroucher, À celui qui s'en sert, prêtent leurs doigts pour prendre Tout ce qu'avec ses doigts il ne veut pas toucher. Pensez moins à votre parure, Et pensez plus à votre emploi ; La différence, au fait, n'est, entre vous et moi, Que de la rouille à la dorure. »

Les mots et tournures soulignés sont expliqués : survolez-les ou touchez-les. Voir le glossaire

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