Les Pipeaux
Rosemonde Gérard 1889 Alphonse Lemerre
Premier recueil de Rosemonde Gérard (1889), salué par la critique et couronné par l'Académie française (prix Archon-Despérouses). Il rassemble des tableaux de nature (« Rustica »), de petits poèmes et la suite amoureuse L'éternelle chanson.
Le Lézard
Sur la roche ardente et déserte, Le lézard chauffe sa peau verte, Au moindre bruit mis en alerte. Aussitôt qu'on veut l'approcher, Il est prompt à se décrocher Pour gagner un trou de rocher. Redoutant le passant stupide Qui pour s'amuser le lapide, Il prend une fuite rapide. On voit, rayé d'un brusque éclair, Le roc doré de soleil clair ; Puis, frétille un moment en l'air, Émergeant hors de la crevasse, Sa queue ; elle vibre, dépasse Une seconde, — et tout s'efface. Mais, sitôt que s'est tu le bruit, Il ressort furtif de sa nuit Pour venir au soleil qui luit. Il ressort, l'allure inquiète, Serpente un moment, puis s'arrête, Tournant de tous côtés la tête ; Et son corps grêle, frémissant, Le long du roc éblouissant, Il remonte, puis redescend. Son petit œil rond et noir glisse, Sous sa paupière qui se plisse, Un regard luisant de malice. Puis, quittant son air effaré, Le petit lézard mordoré S'étend au soleil, rassuré ; Et, somnolent, béat, inerte, Sur la roche ardente et déserte, Il reste à chauffer sa peau verte.
Aube
Dans le tréfond des cieux pâlis Montent d'invraisemblables roses. L'air a des puretés de lys ; C'est l'éveil de toutes les choses. Les zéphyrs frôlent, assouplis, Les corolles à demi closes… Dans le tréfond des cieux pâlis Montent d'invraisemblables roses. Et, neigeux comme des surplis, Des nuages d'apothéoses Envolés aux firmaments roses, Passent délicats et jolis Dans le tréfond des cieux pâlis.
Villanelle des petits Canards
Ils vont, les petits canards, Tout au bord de la rivière, Comme de bons campagnards. Barboteurs et frétillards, Heureux de troubler l'eau claire, Ils vont, les petits canards. Ils semblent un peu jobards, Mais ils sont à leur affaire Comme de bons campagnards. Dans l'eau pleine de têtards, Où tremble une herbe légère, Ils vont, les petits canards, Marchant, par groupes épars, D'une allure régulière Comme de bons campagnards. Amoureux et nasillards, Chacun avec sa commère, Ils vont, les petits canards, Comme de bons campagnards.
Les Cigales
Le soleil est droit sur la sente, L'ombre bleuit sous les figuiers ; Ces cris au loin multipliés, C'est Midi, c'est Midi qui chante. Sous l'astre qui conduit le chœur, Les chanteuses dissimulées Jettent leurs rauques ululées, De quel infatigable cœur ! Les cigales, ces bestioles, Ont plus d'âme que les violes ; Les cigales, les cigalons, Chantent mieux que les violons. ⁂ S'en donnent-elles, les cigales, Sur les tas de poussière gris, Dans les oliviers rabougris Aux imperceptibles fleurs pâles ; Et sur les euphorbes aussi Agonisant sur la pierraille, C'est encor leur voix qui s'éraille Dans le pauvre gazon roussi. Les cigales, ces bestioles, Ont plus d'âme que les violes ; Les cigales, les cigalons, Chantent mieux que les violons. ⁂ Aux rustres épars dans le chaume, Le grand astre torrentiel, À larges flots, du haut du ciel, Verse le sommeil et son baume. Tout est mort, rien ne bruit plus Qu'elles, toujours, les forcenées, Entre les notes égrenées De quelque lointain Angelus. Les cigales, ces bestioles, Ont plus d'âme que les violes ; Les cigales, les cigalons, Chantent mieux que les violons.
Le dernier Papillon
Quand ne chante plus le grillon, Et qu'on est avant dans l'automne, Quelque matin gris l'on s'étonne De voir un dernier papillon. Son coloris est monotone, Plus d'or, d'azur, de vermillon. Il s'élève peu du sillon, Et sans vigueur, il papillonne. Tous les papillons, ses amis, Un beau soir se sont endormis Dans les roses ; et, quand l'aurore Frissonnante rouvrit son œil, Dans leur lit, devenu cercueil, Les papillons dormaient encore.
Très femme
Enfant, je suis le chef superbe, Le vainqueur que rien n'a lassé ; On tremble en me voyant, et l'herbe Ne pousse plus où j'ai passé. Oui, mon ardeur est sans seconde : J'irais pour te plaire, en ton nom, Faire la conquête du monde… Enfant, veux-tu mon amour ? — Non. ⁂ — Enfant, je suis le doux poète, Triste penseur aux cheveux blonds, Dont la rêverie inquiète Plane dans les azurs profonds. Pour moi tu serais la madone, À genoux je dirais ton nom… Réponds : veux-tu que je te donne, Enfant, toute mon âme ? — Non. ⁂ — Enfant, je suis un être étrange, Le dieu des parfaites amours ; Ma voix semble celle d'un ange, On m'appelle, on m'attend toujours. Je suis l'idéal, le mensonge, Et si de moi tu te souviens C'est que tu m'as vu dans un songe… Enfant, je n'existe pas. — Viens !
L'éternelle chanson (IX)
Lorsque tu seras vieux et que je serai vieille, Lorsque mes cheveux blonds seront des cheveux blancs, Au mois de mai, dans le jardin qui s'ensoleille, Nous irons réchauffer nos vieux membres tremblants. Comme le renouveau mettra nos cœurs en fête, Nous nous croirons encor de jeunes amoureux ; Et je te sourirai, tout en branlant la tête, Et nous ferons un couple adorable de vieux. Nous nous regarderons, assis sous notre treille, Avec de petits yeux attendris et brillants, Lorsque tu seras vieux et que je serai vieille, Lorsque mes cheveux blonds seront des cheveux blancs. Sur notre banc ami, tout verdâtre de mousse, Sur le banc d'autrefois nous reviendrons causer. Nous aurons une joie attendrie et très douce, La phrase finissant souvent par un baiser. Combien de fois jadis j'ai pu dire : je t'aime ! Alors, avec grand soin, nous le recompterons ; Nous nous ressouviendrons de mille choses, même De petits riens exquis dont nous radoterons. Un rayon descendra, d'une caresse douce Parmi nos cheveux blancs, tout rose, se poser, Quand sur notre vieux banc, tout verdâtre de mousse, Sur le banc d'autrefois nous reviendrons causer. Et, comme chaque jour je t'aime davantage, Aujourd'hui plus qu'hier et bien moins que demain, Qu'importeront alors les rides du visage, Mon amour se fera plus grave et plus serein. Songe que tous les jours des souvenirs s'entassent, Mes souvenirs à moi seront aussi les tiens, Ces communs souvenirs toujours plus nous enlacent Et sans cesse entre nous tissent d'autres liens. C'est vrai, nous serons vieux, très vieux, faiblis par l'âge, Mais plus fort chaque jour je serrerai ta main ; Car, vois-tu, chaque jour je t'aime davantage, Aujourd'hui plus qu'hier et bien moins que demain. Et de ce cher amour qui passe comme un rêve Je veux tout conserver dans le fond de mon cœur ; Retenir, s'il se peut, l'impression trop brève, Pour la ressavourer plus tard avec lenteur. J'enfouis ce qui vient de lui comme un avare, Thésaurisant avec ardeur pour mes vieux jours ; Je serai riche alors d'une richesse rare : J'aurai gardé tout l'or de mes jeunes amours ! Ainsi de ce passé de bonheur qui s'achève Ma mémoire parfois me rendra la douceur ; Et de ce cher amour qui passe comme un rêve J'aurai tout conservé dans le fond de mon cœur. Lorsque tu seras vieux et que je serai vieille, Lorsque mes cheveux blonds seront des cheveux blancs, Au mois de mai, dans le jardin qui s'ensoleille, Nous irons réchauffer nos vieux membres tremblants. Comme le renouveau mettra nos cœurs en fête, Nous nous croirons encore aux heureux jours d'antan Et je te sourirai tout en branlant la tête, Et tu me parleras d'amour en chevrotant. Nous nous regarderons, assis sous notre treille, Avec de petits yeux attendris et brillants, Lorsque tu seras vieux et que je serai vieille, Lorsque mes cheveux blonds seront des cheveux blancs.