Un songe (II)

À Jules Guiffrey.
J'étais, j'entrais au tombeau Où mes aïeux rêvent ensemble. Ils ont dit : « La nuit lourde tremble ; Est-ce l'approche d'un flambeau,
« Le signal de la nouvelle ère Qu'attend notre éternel ennui ? — Non, c'est l'enfant, a dit mon père : Je vous avais parlé de lui.
« Il était au berceau ; j'ignore S'il nous vient jeune ou . Mes cheveux sont tout blonds encore, Les tiens, mon fils, peut-être blancs
« — Non, père, au combat de la vie Bientôt je suis tombé vaincu, L'âme pourtant inassouvie : Je meurs et je n'ai pas vécu.
« — J'attendais près de moi ta mère : Je l'entends gémir au-dessus ! Ses pleurs ont tant mouillé la pierre Que mes lèvres les ont reçus.
« Nous fûmes unis peu d'années Après de bien longues amours ; Toutes ses grâces sont fanées... Je la reconnaîtrai toujours.
« Ma fille a connu mon visage : S'en souvient-elle ? Elle a changé. Parle-moi de son mariage Et des petits-enfants que j'ai.
« — Un seul vous est né. — Mais toi-même, N'as-tu pas de famille aussi ? Quand on meurt jeune, c'est qu'on aime : Qui vas-tu regretter ici ?
« — J'ai laissé ma sœur et ma mère Et les beaux livres que j'ai lus ; Vous n'avez pas de , mon père ; On m'a blessé, je n'aime plus.
« — De tes aïeux compte le nombre : Va baiser leurs fronts inconnus, Et viens faire ton lit dans l'ombre À côté des derniers venus.
« Ne pleure pas ; dors dans l'argile En espérant le grand réveil. — O père, qu'il est difficile De ne plus penser au soleil ! »

Les mots et tournures soulignés sont expliqués : survolez-les ou touchez-les. Voir le glossaire

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