Les gourmands

À Messieurs les gastronomes.
Gourmands, cessez de nous donner La carte de votre dîner : Tant de gens qui sont au régime Ont droit de vous en faire un crime. Et d'ailleurs, à chaque repas, D'étouffer ne tremblez-vous pas ? C'est une mort peu digne qu'on l'admire. Ah ! pour étouffer, n'étouffons que de rire ; N'étouffons, n'étouffons que de rire.
La bouche pleine, osez-vous bien Chanter l'Amour, qui vit de rien ? A l'aspect de vos barbes grasses, D'effroi vous voyez fuir les Grâces ; Ou, de truffes en vain gonflés, Près de vos belles vous ronflez. L'embonpoint même a dû parfois vous nuire. Ah ! pour étouffer, n'étouffons que de rire ; N'étouffons, n'étouffons que de rire.
Vous n'exaltez, maîtres gloutons, Que la gloire des : Méprisant l'auteur humble et maigre Qui mouille un de vin aigre, Vous ne trouvez le laurier bon Que pour la sauce et le jambon ; Chez des Français quel étrange délire ! Ah ! pour étouffer, n'étouffons que de rire ; N'étouffons, n'étouffons que de rire.
Pour goûter à point chaque mets, A table ne causez jamais ; Chassez-en la plaisanterie : Trop de gens, dans notre patrie. De ses charmes étaient imbus ; Les bons mots ne sont qu'un abus ; Pourtant, messieurs, permettez-nous d'en dire. Ah ! pour étouffer, n'étouffons que de rire ; N'étouffons, n'étouffons que de rire.
Français, dînons pour le dessert : L'Amour y vient, Philis le sert ; Le bouchon part, l'esprit pétille ; La Décence même y babille, Et par la Gaîté, qui prend feu, Se laisse coudoyer un peu. Chantons alors l' qui nous inspire. Ah ! pour étouffer, n'étouffons que de rire ; N'étouffons, n'étouffons que de rire.
Chanson écrite en 1810 .

Les mots et tournures soulignés sont expliqués : survolez-les ou touchez-les. Voir le glossaire

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