Le chien qui porte à son cou le dîné de son maître

Nous n'avons pas les yeux à l'épreuve des belles, Ni les mains à celle de l'or : Peu de gens gardent un trésor Avec des soins assez fidèles. Certain Chien, qui portait la au logis, S'était fait un collier du dîner de son maître. Il était tempérant, plus qu'il n'eût voulu l'être Quand il voyait un mets exquis ; Mais enfin il l'était : et, tous tant que nous sommes, Nous nous laissons tenter à l'approche des biens. Chose étrange ! on apprend la tempérance aux chiens, Et l'on ne peut l'apprendre aux hommes ! Ce chien-ci donc étant de la sorte , Un Mâtin passe, et veut lui prendre le dîner. Il n'en eut pas toute la joie Qu'il espérait d'abord : le Chien mit bas la proie, Pour la défendre mieux, n'en étant plus chargé. Grand combat. D'autres chiens arrivent : Ils étaient de ceux-là qui vivent Sur le public, et craignent peu les coups. Notre Chien, se voyant trop faible contre eux tous, Et que la chair courait un danger manifeste, Voulut avoir sa part ; et lui sage, il leur dit : « Point de courroux, messieurs ; mon me suffit : Faites votre profit du reste. » À ces mots, le premier, il vous happe un morceau ; Et chacun de tirer, le Mâtin, la canaille, : ils firent tous ripaille ; Chacun d'eux eut part au gâteau. Je crois voir en ceci l'image d'une ville, Où l'on met les à la merci des gens. Échevins, prévôt des marchands, Tout fait sa main : le plus habile Donne aux autres l'exemple, et c'est un passe-temps De leur voir nettoyer un de . Si quelque scrupuleux, par des raisons frivoles, Veut défendre l'argent et dit le moindre mot, On lui fait voir qu'il est un sot. Il n'a pas de peine à se rendre : C'est bientôt le premier à prendre.

Les mots et tournures soulignés sont expliqués : survolez-les ou touchez-les. Voir le glossaire

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