Sauts périlleux

C'était un saltimbanque leste ! Sa vie était un carnaval ; Son costume d'un bleu céleste Scintillait d'astres en métal.
Il avait le poing sur la hanche. Sa Colombine, verte et blanche, L'admirait d'un air orgueilleux ; Mais sa paupière était baissée, Et l'on eût dit qu'une pensée Germait en larmes dans ses yeux !
Jamais, dans les plus grandes fêtes, Bouffon ne s'éleva si haut ; Il faisait se dresser les têtes Vers le ciel, à son moindre saut !
Sur sa joue amaigrie et blême, Sous son rire blafard qu'on aime, Sauvage, perçait la douleur ; Il contenait dans sa poitrine Toute une tristesse divine : Il souffrait, lui, !
Allons ! le spectateur trépigne ! Allons ! gai pantin, en avant ! Et si tu veux manger, sois digne De ton voisin le chien savant !
Ah ! si l'on connaissait les causes ! Si l'on pouvait de toutes choses Voir le fond à travers la nuit ! Savons-nous où plane ton âme ? Sur ces tremplins où l'on t'acclame, Savons-nous ce qui t'a conduit ?
Bah ! qu'importe à la multitude ? Fais-la rire, même en pleurant ; Dans une grotesque attitude, C'est drôle un visage navrant !
Il vient, il bondit, il s'enlève ! Sa douleur, à lui, n'est qu'un rêve ! Plus que jamais leste et hardi, Du haut de sa corde tendue Feignant une chute éperdue, Le saltimbanque est applaudi !
Comme il roule à travers l'espace ! Comme il est gracieux et fort !... Mais tout à coup la corde casse, Et l'on relève un homme mort.

Les mots et tournures soulignés sont expliqués : survolez-les ou touchez-les. Voir le glossaire

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