Le bon curé de Souvignac

Les bons curés, les douces femmes, Sont de rares présents des cieux ; Les grands esprits, les simples âmes Habitent peu dans ces bas lieux ; Mais Dieu, par une grâce , Non loin du duché d'Armagnac, A choisi, pour bénir la vigne,
Son grand dogme est la tolérance ; Aucuns pécheurs ne sont maudits ; Dans un doux rayon d'espérance, Il montre à tous le Paradis ; Simple de ton et de démarche, Au pauvre ouvrant vite son sac, Il est beau comme un patriarche, Ce bon curé de Souvignac.
Sous le toit de son humble cure Il reçoit de gais pèlerins, Et, sans être enfant d'Épicure, Il permet les joyeux refrains ; Sa prévenance hospitalière Offre et tabac, Car il a l'humeur familière, Ce bon curé de Souvignac.
L'Église, dès notre naissance, Assoit sur nous menus impôts ; La mine d'or, c'est l'ignorance, Et l'on y fouille à tout propos. Mais sur l'autel faire la banque Répugne à ce fils d'Isaac ; Voilà pourquoi le luxe manque Chez le curé de Souvignac.
Laissant à César son royaume, Au culte il borne son pouvoir ; Il fuit la cour, mais sous le chaume L'orphelin est sûr de le voir. Quand tant d'autres adroits compères Ont recours aux coups de Jarnac, On ne cite que faits sincères Du bon curé de Souvignac.
Il n'a pas renié sa mère En se faisant prêtre romain : Il ne traite pas de chimère Le progrès de l'esprit humain ; Il aime la philosophie Et sait respecter Condillac ; A la science il se confie,
Le Vatican, le Capitole Ne changent point son , Et sa voix douce qui console Ne dit jamais : Non possumus. Sous le il est sans rancune, Tel qu'il fut jadis sous le . Qu'il est d'espèce peu commune,
Instruit des droits de la nature Comme des devoirs d'un chrétien, De la plus humble créature Il se fait l'indulgent soutien. Mais, vrai fils du siècle, il rabaisse Tous les marquis de Pourceaugnac, Car vertu vaut mieux que noblesse Pour le curé de Souvignac.
Il ne scrute pas l'âme humaine Par-delà l'ombre du tombeau, Et conduit jusqu'au noir domaine Le pécheur parti sans flambeau. « Juge éternel, sois-lui propice, Qu'il ait nom Voltaire ou Balzac, Je lui dois un dernier office, » Dit le curé de Souvignac.
Le prêtre imbu de l'Évangile, Le franc-maçon au rit divin, A la même coupe d'argile Peuvent boire le même vin. Au chevet du même malade, Près de l'homme au pauvre , Nous donnerions tous l'accolade Au bon curé de Souvignac.

Les mots et tournures soulignés sont expliqués : survolez-les ou touchez-les. Voir le glossaire

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