Possession
Toi, femme âprement désirée,
Provocante et rieuse et souple et concentrée,
Qui torturas mes nuits en affolant mes jours,
À peine sur mon bras ta main fut-elle dure,
À peine eus-je saisi l'intention d'amour,
Que se dessina la figure
D'un avenir discret, simple, sentimental
Triste, passionné, bizarre, théâtral.
Dans l'avenir c'est toi, toi que j'apercevais.
En un moment je t'ai créé des attitudes
D'abandon souriant, de douce quiétude,
De caprice gentil, léger comme un duvet,
De tendresse grave et sereine
Et d'indulgente ardeur valable une semaine.
Romanesque, j'ai supposé
Ta soudaine rencontre avec une rivale.
Je t'ai vue endurer une peine abyssale
Ou marquer ton mépris dans un regard pesé ;
Signifier d'un geste insultant : « Que m'importe ! »
Et partir en faisant sur toi claquer la porte.
En esprit, pour garer ta pudeur d'un affront,
J'ai tué, frénétique et prompt,
Et je t'ai faite la complice
Muette, illuminée et calme qui poussait
Le mort sur d'autres immondices.
Et je t'ai peinte encore qui t'évanouissais.
J'ai donné, par goût de souffrance,
Une fin lamentable à ton affection.
Tu trouvais des motifs constants d'évasion,
Ton regard accusait l'horloge d'indolence,
Tu ne me prêtais plus que mollement ta main,
Puis tu m'abandonnais sous un prétexte vain.
Je me suis figuré ton maintien en famille,
Ton air quand on parle de moi,
Ton travail coutumier de maison, ton émoi
Lorsque ma lettre arrive avant que tu t'habilles.
En ton lieu j'ai vécu les départs et les deuils
Que l'existence te réserve,
Et même ta pensée au pied de mon cercueil
Dans la chambre ou pendant que le rite s'observe.
Si nombreux j'ai tracé dans l'air
Tes gestes possibles, ô femme,
Tellement je me suis incorporé ton âme,
J'ai tant aimé pour toi, haï, tremblé, souffert
Que tu ne feras rien, que tu n'auras nul doute,
Nul espoir, nul regret, nul mouvement, nul cri
Que d'avance je n'aie imaginé, compris.
Je te possède toute.
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