Mathilde Soubeyran
Oiseau de passage
Saint-Geniès-de-Malgoirès, une commune au destin singulier
Notre histoire commence et se termine à Saint-Geniès-de-Malgoirès, une commune du sud de la France au climat méditerranéen.
À première vue, rien ne distingue vraiment ce village des autres communes de la région. Pourtant, son histoire réserve quelques surprises. En 1790, y est élu Louis Guizot, considéré comme le premier maire noir d'une commune française.
Un siècle plus tard, son pasteur est Frédéric Desmons, figure majeure du protestantisme français et de la vie politique de la Troisième République. C'est également là que naîtra, en 1877, une autre poétesse : Marthe Dubos.
Une poétesse oubliée du Midi protestant
C'est dans cette commune du Gard, façonnée par une histoire singulière et un fort héritage protestant, qu'un esprit discret verra le jour le 10 mars 1844 : Élisabeth Mathilde Brunel, figure oubliée de la poésie protestante du Midi, qui laissera derrière elle un recueil rare et mélancolique.
On connaît peu de choses de la vie professionnelle de Mathilde. Les archives permettent toutefois d'établir qu'elle exerçait au sein du corps des receveurs des postes et télégraphes. Nous le savons notamment parce que cette administration publiait un journal intitulé Le Moniteur des postes, télégraphes et téléphones. L'un de ses poèmes y sera cité dans l'édition du 15 février 1891.
Le mariage avec Samuel Soubeyran
Mathilde trouvera l'amour et épousera, en 1864 à Caveirac, le vétérinaire Samuel Jean Soubeyran, né à Saint-Mamert-du-Gard, commune située à huit kilomètres de Saint-Geniès-de-Malgoirès.
De cette union naîtra, en 1867, un fils, René Paul Numa. Elle devient alors Mathilde Soubeyran ou Soubeiran, les deux orthographes coexisteront dans les documents. Le couple s'installera chemin d'Anduze, dans la commune où elle est née.
1878 : la publication d'Oiseaux et fleurs
En 1878, Mathilde publie Oiseaux et fleurs. Le moment est mal choisi pour les habitants de Saint-Geniès-de-Malgoirès. Les vignes sont alors frappées par le phylloxéra, qui ravage l'économie locale et pousse de nombreuses familles à quitter la terre pour trouver du travail dans l'industrie.
C'est dans ce contexte d'incertitude que paraît son unique recueil connu.
Une lettre du 14 juillet 1878 écrite de sa main nous apprend qu'elle a choisi un tirage de luxe limité à cinq cents exemplaires.
Derrière les fleurs, le deuil
Oiseaux et fleurs touche d'abord par sa simplicité. Mathilde y décrit la nature avec une grande limpidité. Mais derrière les fleurs et les oiseaux apparaît rapidement une autre tonalité. Au fil des pages s'installent la mélancolie, l'absence et le deuil.
Le recueil s'ouvre sur un quatrain saisissant qui semble en résumer à lui seul l'esprit :
Ouverture du recueil (in Oiseaux et fleurs, 1878)
Frissonnants à tous vents d'orage ;
Frileux même sous le baiser,
Il est des oiseaux de passage
Qui ne savent où se poser.
En poursuivant la lecture, un poème en particulier semble éclairer cette tristesse qui affleure dès les premiers vers.
Berceau vide (in Oiseaux et fleurs, 1878)
Ah ! bien souvent, lorsque je pense
Que mon doux René dort là-bas,
Qu'autour de lui tout est silence,
Que, si j'appelle, il n'entend pas,
Pourquoi le prendre, Dieu sévère,
Puisqu'au nid tu l'avais donné ?
Pourquoi l'enlever à sa mère…
Ce doux et charmant premier-né ?
Des oiseaux de passage
Le premier quatrain prend alors un relief nouveau.
À première vue, Oiseaux et fleurs semble être un recueil consacré à la nature. Pourtant, à mesure que l'on tourne les pages, les oiseaux apparaissent moins comme des sujets d'observation que comme des symboles de l'absence. Les hirondelles partent, les nids se vident, les chants se taisent. Même lorsqu'elle évoque le printemps, Mathilde rappelle qu'il peut neiger en avril et que l'espérance peut être déçue.
Derrière les fleurs et les oiseaux se dessine une méditation constante sur la fragilité des êtres et la proximité de la mort.
Question ouverte
Le mystère du berceau vide
Ce poème est publié en 1878 alors que son fils René Paul Numa, né en 1867, est toujours vivant.
Dès lors, une question se pose : Mathilde a-t-elle connu la perte d'un autre enfant dont aucune trace n'a, pour l'instant, été retrouvée dans les archives consultées ?
Une reconnaissance aujourd'hui oubliée
Quoi qu'il en soit, le recueil touche ses contemporains.
On en parle dans les journaux et le critique Armand de Pontmartin lui consacre un article élogieux dans La Gazette de France du 2 mars 1879.
Cette même année, Mathilde devient associée correspondante de l'Académie de Nîmes.
« La fleurette qu'on n'ose offrir »
Une autre image du recueil semble aujourd'hui particulièrement émouvante. Dans le dernier poème du recueil : Fleurette, Mathilde écrit : « Ma muse est comme la fleurette, / La fleurette qu'on n'ose offrir. »
Ces vers offrent une idée de sa conception de la poésie. La fleurette n'est ni la rose admirée pour sa beauté ni la fleur précieuse que l'on choisit pour un bouquet. C'est une fleur modeste, discrète, que l'on remarque à peine au bord du chemin.
L'expression « qu'on n'ose offrir » ajoute une nuance plus profonde encore. Cette fleurette n'est pas seulement humble ; elle semble jugée indigne d'être offerte. À travers elle, Mathilde laisse entrevoir une forme de pudeur, peut-être même un doute sur la valeur de son œuvre.
Avec le recul, ces mots prennent une résonance presque prophétique. Saluée par ses contemporains puis peu à peu oubliée, Mathilde Soubeyran est devenue cette « fleurette qu'on n'ose offrir », cette voix discrète de la poésie protestante du XIXe siècle que le temps a presque effacée de la mémoire littéraire.
Les années de deuil
Outre quelques correspondances, il ne subsiste guère d'autres écrits de Mathilde.
Sa vie sera bientôt frappée par un drame dont, cette fois, les archives gardent la trace. Le 4 avril 1882, son fils René Paul Numa décède à l'âge de quinze ans. Mathilde a alors trente-huit ans.
Près de dix ans plus tard, un nouvel enfant vient pourtant agrandir la famille. Isabelle Mathilde Soubeyran naît en 1890 alors que sa mère est âgée de quarante-six ans.
Les archives demeurent là encore discrètes. Je n'ai pas trouvé d'informations particulières sur son existence, sinon qu'elle mourra célibataire à Anduze en 1959.
Mais Isabelle aura peu l'occasion de connaître sa mère. En 1898, Mathilde s'éteint dans sa cinquante-cinquième année. Elle sera inhumée dans une concession perpétuelle que son mari acquiert. Cette concession existe encore aujourd'hui.
Épitaphe
Ouverts à quelque immense aurore,
De l'autre côté des tombeaux,
Les yeux qu'on ferme voient encore.
Oiseau de passage
Cet épitaphe vient du poème Les yeux de René-François Sully Prudhomme, j'aime penser que c'est Mathilde qui l'a choisi. Au-delà des épreuves qui ont jalonné sa vie, des deuils et de la tristesse qui traversent son œuvre, s'y lit un message de foi et d'espérance particulièrement poignant.
Mathilde Soubeyran, oiseau de passage.
Chronologie
Résumé de l'histoire
Cinquante-cinq ans de vie, tels que les archives le restituent.
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Pour aller plus loin
Les documents de l'enquête
Vous trouverez ci-dessous l'ensemble des documents cités dans cette enquête, ainsi que plusieurs sources complémentaires ayant permis de retracer la vie et l'œuvre de Mathilde Soubeyran. Malheureusement, malgré les recherches effectuées, il n'a pas été possible de retrouver un portrait ou une photographie de Mathilde.
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Photographie
Mausolée Soubeyran
Le mausolée familial au cimetière de Saint-Geniès-de-Malgoirès, avec l'épitaphe gravée sur le fronton.
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Remerciements
Cette enquête n'aurait pas été possible sans l'aide de plusieurs personnes et institutions. Je tiens à remercier tout particulièrement Monsieur Gilbert Faveau, membre de l'association Amphore de Saint-Geniès-de-Malgoirès, pour les documents et les photographies qu'il m'a transmis concernant Mathilde Soubeyran.
Mes remerciements vont également à l'Académie de Nîmes pour son travail de numérisation et de mise à disposition des archives, ainsi qu'à la Bibliothèque nationale de France et à Gallica, dont les collections ont permis de redonner une voix à cette poétesse oubliée.
Enfin, merci à Jo Laporte. Tout a commencé avec son blog consacré aux poétesses d'expression française. Son travail m'a permis de découvrir de nombreuses autrices aujourd'hui oubliées, dont Mathilde Soubeyran.